jeudi 31 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2402035 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3 ème Chambre |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 27 mai 2024, M. B A, représenté par la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 5 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer une carte de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé son pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une carte de séjour mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et à cet effet de le munir d'une autorisation provisoire de séjour dans le délai de huit jours à compter du jugement à intervenir, dans l'un et l'autre cas, sous astreinte journalière de 100 euros ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A soutient que :
- sa requête est recevable ;
- sa boîte aux lettres était parfaitement identifiable à la date du passage du facteur ;
La décision portant refus de titre de séjour :
- est insuffisamment motivée ;
- n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation ;
- méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;
La décision portant obligation de quitter le territoire français :
- est insuffisamment motivée ;
- repose sur un refus de séjour illégal ;
- méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
La décision fixant le pays de destination :
- n'est pas suffisamment motivée ;
- repose sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;
- procède d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juin 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut, à titre principal au rejet de la requête en tant qu'elle est irrecevable, à titre subsidiaire en tant qu'elle est infondée.
Il soutient que :
- la requête est tardive et, comme telle irrecevable ;
- les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu :
- la décision du 26 septembre 2024 accordant l'aide juridictionnelle totale à M. A ;
- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller ;
- les observations de Me Leprince, pour M. A.
Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant kosovar né le 2 août 2002 déclare être entré en France au mois de juin 2016, âgé de quatorze ans, en compagnie de sa mère et de son jeune frère. Le 4 décembre 2020, il a sollicité son admission au séjour sur le fondement des articles L. 313-11 7°) et L. 313-14, alors en vigueur, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 14 juin 2021, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de faire droit à cette demande et lui a fait obligation de quitter le territoire français. Le recours en annulation dirigé contre cet arrêté a été rejeté par un jugement du 17 mars 2022, confirmé par une ordonnance de la Cour administrative d'appel de Douai du 25 août 2022. Le 26 septembre 2023, il a sollicité son admission au séjour au titre des articles L. 423-23, L. 435-1 et L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté litigieux, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté la demande de M. A, lui a fait obligation de quitter le territoire français sous trente jours et a fixé son pays de destination.
Sur l'aide juridictionnelle :
2. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle par décision du 26 septembre 2024, de sorte que ses conclusions aux fins d'être admis provisoirement à l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet. Il n'y a pas lieu d'y statuer.
Sur la recevabilité :
3. Aux termes de l'article R. 776-2 du code de justice administrative : " Conformément aux dispositions de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification d'une obligation de quitter le territoire français avec délai de départ volontaire, prise en application de l'article L. 251-1 ou des 3°, 5°, 6° de l'article L. 611-1 du même code, fait courir un délai de trente jours pour contester cette obligation ainsi que les décisions relatives au séjour, au délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément () ".
4. L'arrêté attaqué du 5 décembre 2023 a été expédié par les services de la préfecture de la Seine-Maritime, par lettre recommandée avec demande d'accusé de réception et présenté, le 8 décembre 2023, à la dernière adresse connue de M. A, à savoir " 39 rue César Franck 76000 Rouen ". Ce pli a été retourné à son expéditeur assorti de la mention " destinataire inconnu à l'adresse ". Cependant, il ressort des pièces du dossier, en particulier des exemples de plis reçus reproduits dans les écritures du requérant, que M. A recevait à cette adresse, dans les mois qui ont précédé l'expédition de l'arrêté litigieux, des courriers adressés à son nom. En outre, le préfet de la Seine-Maritime, qui n'a pas versé aux débats l'accusé de réception du courrier recommandé litigieux, ne conteste pas la validité de l'adresse fournie par M. A. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué ne saurait être regardé comme ayant été régulièrement notifié à la date de son expédition. Le délai de recours contre les décisions qu'il comporte demeurait donc ouvert à la date d'enregistrement de la requête, le 27 mai 2024. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête, opposée par le préfet de la Seine-Maritime en défense, doit être écartée.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".
6. Il ressort des pièces du dossier que M. A, entré sur le territoire national en 2016, à l'âge de quatorze ans, y réside continuellement depuis lors. L'intéressé peut se prévaloir d'attaches personnelles et familiales intenses et stables en France, en la personne de sa mère, en situation régulière, de son frère mineur ainsi que de sa concubine, de nationalité française. En outre, le requérant justifie avoir suivi une scolarité sérieuse, l'amenant à valider un CAP d'électricien, une telle circonstance caractérisant, par elle-même, l'existence de réelles perspectives d'insertion professionnelle. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier, et il n'est, d'ailleurs, pas allégué, que la présence de l'intéressé représente une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, nonobstant la circonstance que M. A a déjà fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, à sa majorité, le préfet de la Seine-Maritime a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale du requérant en lui opposant le refus de séjour contesté. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être accueilli.
7. Il résulte de ce qui précède que la décision de refus de séjour opposée à M. A, doit être annulée de même que, par voie de conséquence, la décision portant obligation de quitter le territoire français sous trente jours ainsi que celle fixant le pays de destination de cette mesure d'éloignement.
Sur l'injonction :
8. Eu égard à ses motifs, l'exécution du présent jugement implique que le préfet territorialement compétent délivre un titre de séjour " vie privée et familiale " au requérant. Il y a lieu de l'enjoindre d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
9. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que la SELARL Eden Avocats, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à cette SELARL de la somme de 1 000 euros
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de M. A aux fins d'être admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'arrêté du 5 décembre 2023 du préfet de la Seine-Maritime est annulé.
Article 3 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : L'Etat versera à la SELARL Eden Avocats la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que cette SELARL renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 5 : Le surplus de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la SELARL Eden Avocats et au préfet de la Seine-Maritime.
Délibéré après l'audience du 10 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Gaillard, présidente,
M. Bouvet, premier conseiller,
M. Mulot, premier conseiller,
Assistés de M. Tostivint, greffier.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.
Le rapporteur,
signé
C. BOUVET
La présidente,
signé
A. GAILLARD
Le greffier,
signé
H. TOSTIVINT
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme,
La greffière,
Signé
S. Combes
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