vendredi 14 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2402052 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Chambre 3P |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 29 mai 2024, Mme C A, représentée par SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler la décision du 11 avril 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités allemandes ;
3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de sept jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;
4°) d'enjoindre au préfet d'enregistrer sa demande d'asile dans le délai de sept jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;
5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 au bénéfice de la SELARL Eden Avocats ; à titre subsidiaire, de mettre la somme de 1 500 euros son propre bénéfice en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme A soutient que :
* la décision repose sur un détournement de procédure car une précédente décision a été adoptée le 23 février 2024 ;
* la décision, insuffisamment motivée en droit et en fait, méconnaît les dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, les stipulations de l'article 4.1 du règlement n° 604/2013 et les dispositions de l'article L. 742-3 du CESEDA ;
* la décision méconnaît les stipulations de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 dans la mesure où l'administration n'a pas démontré que les informations prévues lui ont été délivrées ;
* l'administration doit apporter la preuve que l'agent ayant instruit son dossier disposait des compétences nécessaires en application des stipulations de l'articles 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;
* il appartient à l'administration d'apporter la preuve de la saisine des autorités allemandes et de leur accord à la reprise en charge ;
* la décision procède d'un détournement de pouvoir ;
* la décision est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;
* la décision méconnaît les stipulations de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013.
Un mémoire en production de pièces présenté par le préfet de la Seine-Maritime a été enregistré le 3 juin 2024.
Vu :
la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. B comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;
les autres pièces du dossier.
Vu :
la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
le règlement UE n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 16 février 2017, C. K., H. F. et A. S. contre Republika Slovenija, C-578/16 PPU ;
l'arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme du 4 novembre 2014, Tarakhel c. Suisse, n° 29217/12 ;
le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
le code de justice administrative
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir au cours de l'audience publique du 13 juin 2024, présenté son rapport et entendu les observations orales de Me Leprince, avocat représentant Mme A qui soutient que l'arrêté ne pouvait être adopté en raison de l'existence d'un précédent arrêté ayant le même objet.
L'instruction étant close à l'issue de l'audience à 09 heures 27, en application de l'article R.776-26 du code de justice administrative ;
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante malienne, née le 18 avril 1990, est, selon ses dires, entrée sur le territoire français le 4 octobre 2023. Par arrêté en date du 23 février 2024, le préfet de la Seine-Maritime a pris à son encontre une décision portant transfert aux autorités allemandes. Par arrêté en date du 11 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime a de nouveau pris à son encontre une décision portant transfert aux autorités allemandes aux motifs qu'elle est entrée irrégulièrement sur le territoire français, qu'elle s'est présentée en préfecture le 26 octobre 2023 afin d'y déposer une demande d'asile, que les résultats obtenus suite à la consultation du fichier VISABIO ont révélé que le visa valable jusqu'au 20 octobre 2023 dont Mme A disposait lors de sa demande d'asile avait été délivré par le Mali en représentation de l'Allemagne le 21 septembre 2023, que les autorités allemandes saisies le 18 janvier 2024 ont accepté leur responsabilité par un accord explicite du 2 février 2024, que l'Allemagne ne présente pas de défaillance systémique et que la situation de Mme A ne relève pas de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement 604/2013 UE, que Mme A n'a pas quitté le territoire des États membres pendant une durée au moins égale à trois mois, qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée au droit de la requérante, célibataire et sans charge de famille en France, au respect de sa vie privée et familiale et que Mme A n'établit pas encourir de risque personnel constituant une atteinte grave au droit d'asile en cas de remise aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile.
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président [] ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " [] L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. " Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'accorder, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme A à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
3. Aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Le transfert du demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3. () 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pas pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. " Il résulte de ces stipulations que l'expiration du délai de transfert a pour conséquence que l'État requérant devient responsable de l'examen de la demande de protection internationale. L'instauration de ce mécanisme interdit ainsi à l'État requérant d'adopter, dans le délai d'exécution du transfert, une nouvelle décision de transfert auprès de l'État ayant accepté la prise ou la reprise en charge dès lors qu'une telle décision aurait pour conséquence de lui permettre d'étendre, en contradiction avec la procédure fixée par la législation européenne, le délai d'exécution de la mesure et de différer d'autant le transfert de responsabilité.
4. Il ressort des pièces du dossier qu'au jour de l'adoption de la décision contestée, le préfet de la Seine-Maritime avait, le 23 février 2024, déjà adopté une décision portant transfert de Mme A aux autorités allemandes, lesquelles avaient accepté de prendre en charge l'intéressée le 2 février 2024 à la suite de la demande adressée le 18 janvier 2024. C'est donc au prix d'un détournement de la procédure telle que rappelée au point précédent que le préfet de la Seine-Maritime a édicté, le 11 avril 2024, dans le délai d'exécution de l'arrêté du 23 février 2024, une nouvelle mesure de transfert de la requérante vers l'Allemagne. Mme A est donc, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, fondée à en demander l'annulation.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
5. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. " Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée [] l'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé ".
6. Le présent jugement, qui annule l'arrêté de transfert attaqué, implique seulement qu'il soit enjoint au préfet territorialement compétent de statuer à nouveau sur le cas de Mme A, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte
Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :
7. Ainsi qu'il a été dit, Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que la SELARL Eden Avocats, avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à la SELARL Eden Avocats de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme A.
D E C I D E :
Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : La décision du 11 avril 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a ordonné le transfert de Mme A aux autorités allemandes est annulée.
Article 3 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la demande de Mme A dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : L'État versera la somme de 1 000 euros à la SELARL Eden Avocats, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de l'admission définitive de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle et que la SELARL Eden Avocats renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle
Article 5 : Le surplus de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à la SELARL Eden Avocats et au préfet de la Seine-Maritime.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
T. B
La greffière,
Signé
C. DUPONT
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Signé
C. DUPONT
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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