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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402173

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402173

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402173
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 3
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 juin 2024, M. B A, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 24 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de le munir, dans l'attente de ce réexamen, d'une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle a été adoptée en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- elle est privée de base légale dans la mesure où l'administration ne justifie pas de ce qu'une décision portant refus de séjour a été édictée à son encontre ;

- elle méconnaît les articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 juin 2024, et un mémoire en production de pièces enregistré le 3 juillet 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens soulevés sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bouvet comme juge du contentieux des décisions relatives à l'éloignement et à la rétention des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet, magistrat désigné ;

- les observations de Me Inquimbert, représentant M. A qui reprend et développe les conclusions et moyens soulevés dans la requête et fait valoir, en outre, que la délivrance d'une attestation de demande d'asile, le 29 août 2023 a implicitement mais nécessairement abrogé l'obligation de quitter le territoire français si bien que l'interdiction de retour sur le territoire français est dépourvue de base légale ;

- les observations de M. A, assisté de Mme C, interprète en anglais.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant nigérian né le 26 février 1981, est entré en France le 5 mars 2021, selon ses déclarations. Sa demande d'asile a été définitivement rejetée par la CNDA, le 11 avril 2023. Le 15 mai 2023, il a fait l'objet d'un arrêté d'éloignement auquel il n'a pas déféré, malgré le rejet, par le tribunal de céans, le 4 juillet 2023, du recours en annulation dirigé contre cet arrêté. Par un arrêté du 24 mai 2024, le préfet de la Seine-Maritime a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Le requérant demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Dans les circonstances de l'espèce, eu égard à l'urgence, il y a lieu d'admettre M. A, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, la décision litigieuse, qui comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

5. Il ressort des pièces du dossier, notamment des procès-verbaux d'audition datés des 23 et 24 mai 2024, établis par les services de la police aux frontières du Havre, que M. A a été entendu, préalablement à l'édiction de l'arrêté attaqué, sur sa situation personnelle et son parcours migratoire. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne relatif au droit d'être entendu, doit être écarté.

6. En troisième lieu, d'une part, la décision de refus de séjour du 4 avril 2022, dont M. A conteste avoir reçu notification, ne constitue pas la base légale fondant la décision d'interdiction de retour sur le territoire français litigieuse, laquelle est fondée sur l'obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre, le 15 mai 2023, et jugée légale par le tribunal de céans dans les conditions rappelées au point n°1. Ainsi, le moyen tiré de " l'exception d'illégalité du refus de séjour " doit, en tout état de cause, être écarté comme inopérant.

7. D'autre part, aux termes de l'article L. 541-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des dispositions des articles L. 753-1 à L. 753-4 et L. 754-1 à L. 754-8, lorsque l'étranger sollicitant l'enregistrement d'une demande d'asile a fait l'objet, préalablement à la présentation de sa demande, d'une décision d'éloignement prise en application du livre VI, cette dernière ne peut être mise à exécution tant que l'étranger bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ".

8. Au cas d'espèce, et en application de ces dispositions, la délivrance d'une attestation de demande d'asile à M. A, le 29 août 2024, postérieurement à l'édiction de l'obligation de quitter le territoire français du 15 mai 2023 et qui a été jugée légale dans les conditions rappelées au point n°1, n'a pas eu pour effet d'abroger la mesure d'éloignement mais seulement de faire obstacle à son exécution d'office, de sorte que le moyen tiré de ce que l'interdiction de retour sur le territoire français litigieuse est dépourvue de base légale, doit être écarté, à le supposer ainsi soulevé à l'audience.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

10. M. A ne peut se prévaloir de ce qu'il résidait depuis trois ans en France, à la date d'adoption de la décision litigieuse dans la mesure où cette durée de séjour résulte, au moins pour partie, de ce qu'il ne s'est pas conformé à la mesure d'éloignement édictée à son encontre, le 15 mai 2023, malgré le rejet du recours en annulation introduit devant le tribunal de céans contre cette décision. L'intéressé, célibataire, sans enfants, ne justifie d'aucune insertion professionnelle actuelle ou passée.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

12. Au cas d'espèce, d'une part, les soins dont a bénéficié M. A, en mars 2024, à la suite d'un traumatisme crânien, ne caractérisent pas des circonstances humanitaires de nature à faire obstacle à l'édiction d'une interdiction de retour sur le territoire français. D'autre part, compte tenu de la durée et des conditions du séjour de M. A en France, telles qu'exposées précédemment, et eu égard à la circonstance que l'intéressé n'a pas déféré à la mesure d'éloignement prononcée à son encontre malgré le rejet de son recours en annulation par le tribunal de céans, le 4 juillet 2023, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas méconnu les dispositions citées au point précédent en adoptant à l'encontre du requérant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, pas plus qu'il n'a entaché cette décision d'erreur manifeste d'appréciation, nonobstant l'absence de menace à l'ordre public attachée à la présence en France de celui-ci.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à solliciter l'annulation de la décision en litige. Ses conclusions formées à cette fin doivent, par suite, être rejetées de même que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais de l'instance.

D É C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la SELARL Mary et Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

signé

C. BOUVET

Le greffier,

signé

J-B. MIALON

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

S. Combes

No 2402173

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