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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402180

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402180

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402180
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3P
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 juin 2024 et des pièces complémentaires enregistrées le 10 juin 2024 et le 12 juin 2024, Mme D C, représentée par la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 12 avril 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités croates ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de sept jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre au préfet d'enregistrer sa demande d'asile dans le délai de sept jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme C soutient que :

* la décision, insuffisamment motivée en droit et en fait, méconnaît les dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, les stipulations de l'article 4.1 du règlement n° 604/2013 et les dispositions de l'article L. 742-3 du CESEDA ;

* la décision méconnaît les stipulations de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 dans la mesure où l'administration n'a pas démontré que les informations prévues lui ont été délivrées ;

* l'administration doit apporter la preuve que l'agent ayant instruit son dossier disposait des compétences nécessaires en application des stipulations de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

* la décision méconnaît les stipulations de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

* la décision querellée procède d'une erreur manifeste d'appréciation dans la mise en œuvre des stipulations combinées de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013, de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des articles 3 et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juin 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu :

­ la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. A comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;

­ les autres pièces du dossier.

Vu :

­ la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

­ la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

­ le règlement UE n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

­ la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

­ le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

­ l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 16 février 2017, C. K., H. F. et A. S. contre Republika Slovenija, C-578/16 PPU ;

­ l'arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme du 4 novembre 2014, Tarakhel c. Suisse, n° 29217/12 ;

­ le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

­ le code de justice administrative

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir au cours de l'audience publique du 13 juin 2024, présenté son rapport et entendu les observations orales :

* de Me Leprince, avocat représentant Mme C qui soutient que :

- elle a rejoint sa fille en France avec laquelle elle est restée en contact ;

- son état de santé interdit son retour en Croatie ;

* de Mme B, fille de Mme C, qui soutient qu'elle est restée en contact très régulier avec sa mère et qu'elle l'héberge depuis son arrivée ;

* de Mme C qui, sous couvert de l'interprétariat de sa fille, soutient qu'elle est restée une semaine en Croatie où elle ne souhaitait pas déposer de demande d'asile.

L'instruction étant close à l'issue de l'audience à 09 heures 17, en application de l'article R.776-26 du code de justice administrative ;

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante russe, née le 14 mai 1956, est, selon ses dires, entrée sur le territoire français le 27 janvier 2024. Par arrêté en date du 12 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime a pris à son encontre une décision portant transfert aux autorités croates aux motifs qu'elle s'est présentée en préfecture le 8 février 2024 afin d'y déposer une demande d'asile, que les résultats obtenus suite aux contrôles effectués sur la borne EURODAC ont révélé que Mme C avait été identifié en tant que demandeur d'asile par les autorités croates le 16 janvier 2024 sous le numéro HR 1 2405706113Y, que les autorités croates saisies le 21 mars 2024 ont accepté leur responsabilité par un accord explicite du 5 avril 2024, que la Croatie ne présente pas de défaillance systémique et que la situation de Mme C ne relève pas de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement 604/2013 UE, que Mme C n'a pas quitté le territoire des États membres pendant une durée au moins égale à trois mois, que Mme C ne justifie pas des pathologies alléguées ni de ce qu'un transfert aux autorités croates entraînerait un risque réel avéré d'une détérioration significative et irrémédiable de son état de santé, qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée au droit de la requérante, célibataire et faisant état de la présence d'une fille majeure en France, au respect de sa vie privée et familiale et que Mme C n'établit pas encourir de risque personnel constituant une atteinte grave au droit d'asile en cas de remise aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président [] ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " [] L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. " Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'accorder, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme C à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Il ressort des pièces du dossier ainsi que des déclarations non contredites et vraisemblables faites à l'audience, d'une part, que Mme C est entrée en France après son passage par la Croatie où elle n'a pas souhaité déposer une demande d'asile, ce que la reprise en charge sur le fondement du 5 de l'article 20 du règlement du 26 juin 2013 par les autorités croates ne vient pas démentir. D'autre part, Mme C a une fille, l'accompagnant à l'audience, qui réside en situation régulière sur le territoire français depuis 2011, chez qui elle loge depuis son arrivée en France et avec laquelle, comme cela ressort des déclarations non contradictoires faites à l'audience, elle est restée en contact régulier depuis le départ de cette dernière de leur pays d'origine. Enfin, Mme C souffre de multiples pathologies qui sont d'ores et déjà prises en charge sur le territoire français. Dans les circonstances particulières de l'espèce, en refusant de permettre à Mme C de déposer sa demande d'asile en France et en décidant de son transfert vers la Croatie, qui n'a accepté sa reprise en charge qu'en vue d'achever le processus de détermination de l'État membre responsable de l'examen de sa demande d'asile, sur le fondement du 5° de l'article 20 du règlement n° 604/2013, le préfet de la Seine-Maritime a méconnu les dispositions de l'article 17 de ce règlement. Mme C est donc, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, fondée à demander l'annulation de la décision du 12 avril 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a décidé de son transfert aux autorités croates.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

4. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. " Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée [] l'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé ".

5. Le présent jugement, qui annule l'arrêté de transfert attaqué, implique qu'il soit enjoint au préfet territorialement compétent de statuer à nouveau sur le cas de Mme C, dans les conditions évoquées au point 3, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

6. Ainsi qu'il a été dit, Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que la SELARL Eden Avocats, avocat de Mme C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à la SELARL Eden Avocats de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme C.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision du 12 avril 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a ordonné le transfert de Mme C aux autorités croates est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la demande de Mme C dans les conditions prévues au point 3 du jugement, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera la somme de 1 000 euros à la SELARL Eden Avocats, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de l'admission définitive de Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle et que la SELARL Eden Avocats renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme C.

Article 5 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme D C, à la SELARL Eden Avocats et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

T. A

La greffière,

Signé

C. DUPONT La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

C. DUPONT

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