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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402237

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402237

jeudi 14 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402237
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantBOYLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée 7 juin 2024, M. F A B, représenté par Me Boyle, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 février 2024 par lequel le préfet de l'Eure a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Eure de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " ou à défaut, une autorisation provisoire de séjour lui permettant de déposer des éléments supplémentaires à l'appui de sa demande de titre de séjour, et de procéder à un nouvel examen approfondi de sa situation, dans un délai d'un mois, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. A B soutient que l'arrêté attaqué :

- a été signé par une personne ne disposant pas d'une délégation à cette fin ;

- est insuffisamment motivé;

- est entaché d'une erreur de droit, dès lors que le préfet n'a pas fait application de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'il justifie d'un motif humanitaire ou exceptionnel au regard de sa situation professionnelle ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 août 2024, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. A B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 22 mai 2024

Vu :

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les observations de Me Boyle, pour M. A B.

Le préfet de l'Eure n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1.M. F A B, ressortissant tunisien né le 3 mars 1976, déclare être entré en France le 25 février 2023 au moyen d'un visa Schengen délivré par les autorités allemandes autorisant un séjour de 90 jours sur la période du 11 novembre 2022 au 10 novembre 2024. Le 29 février 2024, il a sollicité son admission au séjour afin d'obtenir un titre de séjour salarié. Par un arrêté du 16 février 2024, le préfet de l'Eure a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur l'arrêté pris dans son ensemble :

2. L'arrêté a été signé par M. D C, nommé préfet de l'Eure à compter du 23 août 2022 par un décret du 20 juillet 2022. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

Sur la décision portant refus d'admission au séjour :

3. En premier lieu, la décision attaquée vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'accord franco-tunisien dont le préfet de l'Eure a fait applications, ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. L'autorité préfectorale, qui n'avait pas à faire référence à l'ensemble des éléments caractérisant la situation de l'intéressé, y décrit, notamment, sa vie privée et sa situation professionnelle. La décision est ainsi suffisamment motivée en droit et en fait. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit donc être écarté.

4. En second lieu, aux termes de l'article L. 110-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent code régit, sous réserve du droit de l'Union européenne et des conventions internationales, l'entrée, le séjour et l'éloignement des étrangers en France ainsi que l'exercice du droit d'asile ". Aux termes de l'article 11 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 susvisé : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord () ". L'article 3 du même accord stipule que : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention "salarié" ". Enfin, l'article L 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an./

La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail ", tandis que l'article L 412-1 de ce code prévoit que : " " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1. ".

5. Pour refuser de délivrer à M. A B le titre de séjour sollicité portant la mention " salarié ", le préfet de l'Eure s'est notamment fondé sur ce que l'intéressé, dépourvu de visa de long séjour, ne remplissait pas les conditions prévues par l'article L 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Or, le préfet ne pouvait légalement se fonder sur les dispositions de cet article, dès lors que l'examen du droit à la délivrance d'un titre de séjour en tant que salarié doit être effectué sur le fondement de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 compte tenu des dispositions de l'article L 110-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

7. En l'espèce, ainsi que le soutient le préfet de l'Eure en défense, la décision attaquée trouve son fondement légal dans les stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien susvisé, lesquelles ne font pas obstacle, en l'absence de stipulations sur ce point, à ce que le visa de long séjour prévu à l'article L 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile soit exigé des ressortissants tunisiens. Il y a donc lieu de substituer l'article 3 de l'accord franco-tunisien à l'article L 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que le préfet pouvait prendre la même décision sur son fondement, que cette substitution de base légale ne prive le requérant d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".

9. Il résulte des dispositions citées au point 4 que, comme dit supra, l'article 3 de l'accord franco-tunisien prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, traitant ainsi de ce point au sens de l'article 11 de cet accord, et faisant alors obstacle à l'application des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile lors de l'examen d'une demande d'admission au séjour présentée par un ressortissant tunisien au titre d'une telle activité. Cet examen ne peut être conduit qu'au regard des stipulations de l'accord, sans préjudice de la mise en œuvre par le préfet du pouvoir discrétionnaire dont il dispose pour apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité de délivrer à titre de régularisation un titre de séjour à un étranger ne remplissant pas les conditions auxquelles cette délivrance est normalement subordonnée, pouvoir dont les stipulations de l'accord ne lui interdisent pas de faire usage à l'égard d'un ressortissant tunisien.

10. Si donc le préfet de l'Eure ne pouvait sans erreur de droit se fonder sur les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour rejeter la demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié de M. A B, il y a lieu, comme il le demande, de substituer à cette base légale erronée celle tirée du pouvoir dont dispose le préfet de régulariser, ou non, la situation d'un étranger qui, en l'espèce, ne remplit pas les conditions pour bénéficier d'un titre de séjour de plein droit, dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver M. A B d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir général de régularisation..

11. Si M. A B justifie être titulaire d'une promesse d'embauche en date du 12 janvier 2024, pour occuper un poste de technicien de maintenance dépannage à la SNCF, obtenue à la suite d'un long processus de sélection, et fait également valoir qu'il est bien inséré socialement eu égard à ses activités de joueur et de dirigeant de football, ces seules circonstances ne permettent pas de démontrer que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de régulariser M. A B au titre du travail, eu égard notamment à sa brève durée de séjour en France

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

12. En premier lieu, comme énoncé au point 3, la décision portant refus de séjour est suffisamment motivée. La décision portant obligation de quitter le territoire, qui a été prise en raison de l'existence d'un refus de séjour, n'a dès lors pas à faire l'objet d'une motivation distincte en vertu du 3° de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

13. En deuxième lieu, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être rejeté comme dépourvu de toute précision permettant d'en apprécier la portée et la pertinence en tant qu'il porte sur la décision portant obligation de quitter le territoire français.

14. En dernier lieu, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté comme dit au point 11.

Sur la décision fixant le pays de destination :

15. En premier lieu, la décision attaquée, qui vise notamment l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et énonce que l'intéressé n'établit ni n'allègue être exposé à la torture ou à des traitements contraires aux stipulations de la convention précitées en cas de retour dans son pays d'origine, est suffisamment motivée.

16. En dernier lieu, le moyen tiré de de l'erreur de droit doit être rejeté comme dépourvu de toute précision permettant d'en apprécier la portée et la pertinence en tant qu'il porte sur la décision portant fixation du pays de destination. Celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté comme dit au point 11.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. A B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté litigieux du préfet de l'Eure. Ses conclusions formées à cette fin doivent dès lors être rejetées de même que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais liés au litige.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. F A B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F A B, à Me Boyle et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 24 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Anne Gaillard, présidente,

M. Colin Bouvet, premier conseiller,

M. Robin Mulot, premier conseiller,

Assistés de M. Boulay, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2024.

La présidente-rapporteure,

A. E

L'assesseur le plus ancien,

C. BOUVETLe greffier,

N. BOULAY

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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