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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402288

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402288

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402288
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3P
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 juin 2024, M. A B, représenté par Me Leprince, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 31 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé de son transfert aux autorités croates ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une attestation temporaire de demande d'asile dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et, dans les mêmes conditions, d'enregistrer sa demande d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à la SELARL Eden avocats au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge, pour la SELARL Eden avocats, de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle, ou, à titre subsidiaire, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

- l'arrêté contesté est entaché d'un défaut de motivation ;

- il a été pris en violation de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement et du Conseil ;

- il a été pris en violation de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement et du Conseil ;

- il appartiendra au préfet de justifier de l'existence et de la régularité de la demande adressée aux autorités croates ainsi que de la réponse de ces autorités ;

- il a été pris en violation de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement et du Conseil ;

- à titre subsidiaire, il a été pris en violation de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement et du Conseil, de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des articles 3 et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, et est entaché d'un défaut d'examen de sa situation ainsi que d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 juin 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielleux pour le traitement du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis et VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thielleux, magistrate désignée ;

- les observations de Me Leprince, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe ;

- et les observations de M. B, qui répond aux questions posées par le tribunal ;

- le préfet de la Seine-Maritime n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant congolais né le 24 avril 1999 à Kinshasa, a déposé une demande d'asile en France le 2 mai 2024. A cette occasion, il a été révélé, à la suite de la consultation de la borne " Eurodac ", qu'il avait demandé l'asile le 2 février 2024 en Croatie. Le 13 mai 2024, le préfet de la Seine-Maritime a saisi les autorités croates d'une demande de reprise en charge de M. B, lesquelles ont fait droit à cette demande par accord du 27 mai 2024, en application du point 5 de l'article 20 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par l'arrêté attaqué du 31 mai 2024, le préfet de la Seine-Maritime a décidé du transfert de M. B aux autorités croates.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ; 2. L'Etat membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'Etat membre responsable, ou l'Etat membre responsable peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre Etat membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre Etat membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. () ". La mise en œuvre, par les autorités françaises, des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 doit être assurée à la lumière des exigences définies par le second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, selon lequel : " les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif ". Il en résulte que la faculté laissée à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement précité, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

5. En l'espèce, le requérant se prévaut du rapport du 3 mai 2023 de Human Rights Watch, qui dénonce, de la part des autorités croates, des pratiques de refoulement des migrants à la frontière de la Bosnie-Herzégovine ou vers la Serbie. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France après un parcours migratoire l'ayant conduit en Croatie, où il a sollicité le bénéfice de l'asile le 2 février 2024. Il ressort également des déclarations très circonstanciées de M. B durant l'audience publique qu'à son arrivée en Croatie, l'intéressé a été placé dans une cellule avec plusieurs autres personnes durant un mois et qu'il a notamment subi, pendant cette période, des coups et des agressions sexuelles. Le requérant a précisé avoir, à l'issue de cette période d'un mois, été reconduit à la frontière puis avoir été placé en rétention à son retour sur le territoire croate, avant d'être accompagné à la gare par les autorités croates pour quitter le territoire. Il n'est ainsi pas contesté que, bien que reconnu comme demandeur d'une protection internationale, l'intéressé a été traité dans des conditions de nature à attester l'existence de défaillances ponctuelles dans les conditions d'accueil de demandeurs d'asile. Enfin, il n'est pas contesté que deux cousines du requérant résident régulièrement sur le territoire français et que, d'après les déclarations de M. B et de son conseil durant l'audience publique, l'une d'elles héberge l'intéressé. Ainsi, dans les circonstances très particulières de l'espèce, en refusant de permettre à M. B de déposer sa demande d'asile en France et en décidant de son transfert vers la Croatie, qui n'a accepté sa reprise en charge qu'en vue d'achever le processus de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen de sa demande d'asile, sur le fondement du paragraphe 5 de l'article 20 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, le préfet de la Seine-Maritime a méconnu les dispositions précitées de l'article 17 du même règlement.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 31 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé de son transfert aux autorités croates.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé. ".

8. En application des dispositions précitées, le présent jugement implique nécessairement que le préfet statue à nouveau sur le cas de M. B, au regard des motifs exposés aux points 4 et 5 du présent jugement. Ainsi, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime ou à tout préfet compétent d'y procéder dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que la SELARL Eden avocats, conseil de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la SELARL Eden avocats d'une somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 31 mai 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé du transfert de M. B aux autorités croates est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime ou à tout préfet compétent de statuer à nouveau sur le cas de M. B, dans les conditions fixées au point 8, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que la SELARL Eden avocats renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à la SELARL Eden avocats, conseil de M. B, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la SELARL Eden avocats et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La magistrate désignée,

Signé

D. Thielleux

La greffière,

Signé

C. DupontLa République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

C. DUPONT

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