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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402318

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402318

mercredi 19 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402318
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge Unique
Avocat requérantAUDRA-MOISSON STEPHANIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 15 et 19 juin 2024, M. A C, représenté par Me Audra-Moisson, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 9 avril 2024 par lequel le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sans délai sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard et de réexaminer sa situation ;

3°) d'enjoindre au préfet de supprimer le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Il soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- est insuffisamment motivée ;

- est intervenue au terme d'une procédure irrégulière en l'absence de respect de son droit à être préalablement entendu ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision portant refus de délai de départ volontaire :

- a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision fixant le pays de renvoi :

- a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français et de la décision portant refus de délai de départ volontaire ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 juin 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 9 avril 2024 du préfet de l'Essonne sont irrecevables en raison de leur tardiveté ;

- aucun des moyens soulevés contre l'arrêté du 13 juin 2024 n'est fondé.

La requête a été communiquée au préfet de l'Essonne, qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 ;

- le code de justice administrative.

Par une décision du 2 avril 2024, le président du tribunal a désigné M. B comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 19 juin 2024, après avoir présenté son rapport, le magistrat désigné a entendu les observations de Me Audra-Moisson, représentant M. C, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans la requête et a produit une pièce à l'audience. Elle a ajouté demander également l'annulation de l'arrêté du 13 juin 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prolongé de deux ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de M. C, et invoquer au soutien de ces conclusions, les moyens soulevés contre l'interdiction de retour initiale. Après avoir souligné les liens familiaux dont dispose M. C en France, la relation sentimentale qu'il y a noué et son insertion professionnelle, elle a relevé que la prolongation de l'interdiction de retour portait une atteinte excessive à sa vie privée et familiale. Elle a enfin souligné que, eu égard aux conditions de ses deux interpellations et aux suites qui leur ont été données, l'intéressé ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Ont été également entendues, en présence de sa compagne, les observations de M. C, qui a apporté des précisions sur la nature de ses liens familiaux en France, sur la relation nouée avec sa compagne, ainsi que les faits ayant justifié son interpellation le 8 avril 2024.

Le préfet de l'Essonne et le préfet de la Seine-Maritime n'étaient pas présents, ni représentés.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, à 14 h 54, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant tunisien né le 15 mars 2003, déclare être entré en France au cours de l'année 2020. Par suite de son placement en garde à vue le 8 avril 2024, ayant donné lieu à vérification de son droit au séjour et par le premier arrêté attaqué du 9 avril 2024, le préfet de l'Essonne a fait obligation à l'intéressé de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour d'une durée d'un an. Par suite d'une nouvelle interpellation le 13 juin 2024 et par le second arrêté attaqué du même jour, le préfet de la Seine-Maritime a prolongé de deux ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français précédemment prononcée par l'arrêté du 9 avril 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté du 9 avril 2024 du préfet de l'Essonne :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas assortie d'un délai de départ volontaire, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de la mesure () ". D'autre part, aux termes de l'article R. 776-2 du code de justice administrative : " () / II.- Conformément aux dispositions de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification par voie administrative d'une obligation de quitter sans délai le territoire français fait courir un délai de quarante-huit heures pour contester cette obligation et les décisions relatives au séjour, à la suppression du délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. C, s'est vu notifier, par voie administrative, l'arrêté attaqué, qui comportait la mention régulière des voies et délais de recours, le 9 avril 2024 à 17 h 08. L'intéressé indique qu'il n'était pas détenu à cette date, ni placé en rétention administrative. Ainsi, les conclusions tendant à l'annulation de cet arrêté, exposées dans sa requête enregistrée au greffe du tribunal le 15 juin 2024, l'ont été après l'expiration du délai de quarante-huit heures prévu par les dispositions précitées. Ces conclusions sont dès lors tardives et doivent être rejetées comme irrecevables.

En ce qui concerne l'arrêté du 13 juin 2024 du préfet de la Seine-Maritime :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut prolonger l'interdiction de retour pour une durée maximale de deux ans dans les cas suivants : / 1° L'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français alors qu'il était obligé de le quitter sans délai ; () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

5. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Pour prolonger de deux ans la durée de l'interdiction de retour d'une durée d'un an dont M. C a fait l'objet, le préfet de la Seine-Maritime a retenu que celui-ci constitue une menace pour l'ordre public, qu'il n'a accompli aucune démarche visant à régulariser sa situation et qu'il ne démontre pas l'intensité de ses attaches personnelles et professionnelles en France. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. C, qui indique, sans être contredit, avoir noué une relation sentimentale au cours de l'année 2022 avec une ressortissante française, qu'il a épousée religieusement le 18 février 2023 et dont il attend un enfant, reconnu le 4 avril 2024, la naissance étant prévue à la fin du mois de juillet 2024. Il exerce par ailleurs une activité professionnelle en tant que coiffeur depuis le 1er août 2023. Enfin, s'il ressort des termes de l'arrêté du 9 avril 2024 du préfet de l'Essonne que M. C a été interpelé, le 8 avril, pour des faits d'arrestation, séquestration ou détention arbitraire et libération avant sept jours, et violences aggravées, il ne ressort pas des pièces du dossier, et n'est pas allégué par le préfet, que l'intéressé ait fait l'objet, pour lesdits faits, de poursuites pénales. Il n'est à cet égard pas inscrit au fichier automatisé des empreintes digitales. M. C indique enfin, sans être contredit, avoir été libéré le jour-même de son placement en garde à vue. Il ne saurait ainsi, eu égard aux conditions dans lesquelles se sont déroulés les faits précités, qu'il a décrites sans être contredit, et celles dans lesquelles il a de nouveau été interpelé le 13 juin 2024, le comportement de M. C ne peut être regardé comme constituant une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, le préfet a porté une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale en prolongeant l'interdiction de retour dont il faisait l'objet, et en tout état de cause, en fixant à deux ans la durée de cette prolongation. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être accueilli.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête invoqués au soutien des conclusions dirigées contre l'arrêté attaqué, que M. C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 13 juin 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prolongé de deux ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Aux termes de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ".

9. L'exécution du présent jugement implique seulement que le signalement de M. C aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen soit supprimé dans les conditions prévues à l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010, en tant qu'il découle de la prolongation de la durée de l'interdiction de retour annulée. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet compétent de procéder à cette suppression dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Le surplus des conclusions à fin d'injonction et celles à fin d'astreinte, qui s'y rapportent, ne peut par suite qu'être rejeté.

D E C I D E :

Article 1 : L'arrêté du 13 juin 2024 du préfet de la Seine-Maritime est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet compétent de procéder à la suppression du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dont fait l'objet M. C, dans les conditions fixées au point 9, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, au préfet de l'Essonne et au préfet de la Seine-Maritime.

Lu en audience publique, le 19 juin 2024.

Le magistrat désigné,

J. BLa greffière,

A. Lenfant

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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