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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402402

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402402

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402402
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation-
Avocat requérantEDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I.- Par une requête enregistrée le 20 juin 2024, sous le n° 2402402, M. F, représenté par Me Leprince, associée de la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 6 juin 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé son transfert aux autorités lettones ;

2°) d'enjoindre au préfet d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat à titre principal, une somme de 1 800 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et à titre subsidiaire, la même somme à lui verser directement au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est intervenu au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'est pas démontré que :

. il a reçu, avant son entretien, l'information prévue par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

. l'entretien individuel a été mené dans des conditions respectant le paragraphe 5 de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- il méconnaît les dispositions du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par deux mémoires en défense enregistrés le 1er juillet 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

II.- Par une requête enregistrée le 20 juin 2024, sous le n° 2402403, M. B E, représenté par Me Leprince, associée de la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 6 juin 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé son transfert aux autorités lettones ;

2°) d'enjoindre au préfet d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat à titre principal, une somme de 1 800 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et à titre subsidiaire, la même somme à lui verser directement au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est intervenu au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'est pas démontré que :

. il a reçu, avant son entretien, l'information prévue par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

. l'entretien individuel a été mené dans des conditions respectant le paragraphe 5 de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît les dispositions du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 2 juillet 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 modifié ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Par une décision du 2 avril 2024, le président du tribunal a désigné M. C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 3 juillet 2024, après avoir présenté son rapport, le magistrat désigné a entendu les observations de Me Leprince représentant MM. E, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans les requêtes et a produit des pièces à l'audience dans les deux instances. Après avoir rappelé les raisons du départ des intéressés d'Afghanisant, elle a relevé, au vu des taskeras produites, le lien de parenté entre MM. E et leurs oncles allégués. Elle a également précisé que les intéressés s'étaient rendus en France pour déposer leur demande d'asile pour reconstituer avec ceux-ci une cellule familiale. Elle a en outre souligné l'intérêt que les demandes d'asile de MM. E puissent être examinées en France, où leurs oncles, qui pourront témoigner en leur faveur, ont reçu la qualité de réfugiés. Ont également été entendues les observations de M. F et de M. B E, assistés de M. A, interprète en langue pachtou, qui ont tous deux précisé les conditions de leur accueil et de leur séjour en Lettonie, ainsi que la nature des relations entretenues avec leurs deux oncles résidant en France. Ont enfin été entendues les observations de ces derniers, MM. Jawid E et Mohammad Haroon E, qui ont relaté les raisons et les circonstances de leur départ d'Afghanistan, puis précisé la nature des relations entretenues avec leurs neveux.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était pas présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, à 12 h 34, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes nos 2402402 et 2402403, qui concernent la situation administrative de ressortissants étrangers membres d'une même famille, présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.

2. M. D E, ressortissant afghan né le 23 novembre 2000, et son frère, M. B E, né le 23 novembre 2004 et de même nationalité, ont déposé une demande d'asile, le 8 février 2024, en préfecture de la Seine-Maritime. La consultation du fichier Eurodac, après relevé de ses empreintes, a permis de constater que MM. E ont été identifiés, le 25 août 2023, comme demandeur d'asile par les autorités lettones, qui ont accepté la requête aux fins de reprise en charge des autorités françaises. Par les deux arrêtés attaqués du 6 juin 2024, le préfet de la Seine-Maritime a décidé le transfert de MM. E aux autorités lettones.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

4. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre les requérants au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application des dispositions mentionnées au point précédent.

5. En second lieu, aux termes de l'article 38 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " La contribution versée par l'Etat est réduite, selon des modalités fixées par décret en Conseil d'Etat, lorsqu'un avocat ou un avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation est chargé d'une série d'affaires présentant à juger des questions semblables ". Aux termes de l'article 92 du décret du 28 décembre 2020 susvisé : " La part contributive versée par l'Etat à l'avocat, ou à l'avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, choisi ou désigné pour assister plusieurs personnes dans une procédure reposant sur les mêmes faits en matière pénale ou dans un litige reposant sur les mêmes faits et comportant des prétentions ayant un objet similaire dans les autres matières est réduite par le juge de 30 % pour la deuxième affaire, de 40 % pour la troisième, de 50 % pour la quatrième et de 60 % pour la cinquième et s'il y a lieu pour les affaires supplémentaires ".

6. Dès lors que, ainsi qu'il a été dit au point 1, les requêtes nos 2402402 et 2402403 concernent la situation administrative de deux ressortissants étrangers membres de la même famille qui, assistés d'un même avocat, conduisent à trancher des questions semblables, la part contributive de l'Etat sera réduite de 30 % dans l'instance n° 2402403 en application des dispositions précitées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

7. D'une part, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Par ailleurs, le paragraphe 14 des motifs de ce règlement indique que : " Conformément à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, le respect de la vie familiale devrait être une considération primordiale pour les États membres lors de l'application du présent règlement ", et leur paragraphe 17 précise que : " Il importe que tout État membre puisse déroger aux critères de responsabilité, notamment pour des motifs humanitaires et de compassion, afin de permettre le rapprochement de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent et examiner une demande de protection internationale introduite sur son territoire ou sur le territoire d'un autre État membre, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères obligatoires fixés dans le présent règlement ". D'autre part, aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ".

8. La faculté laissée à chaque Etat membre par l'article 17 du règlement cité au point précédent de décider d'examiner une demande d'asile qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés par ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

9. Il ressort des pièces du dossier que, lors de leur entretien réalisé le 8 février 2024, MM. E ont indiqué que deux oncles, bénéficiaires de la qualité de réfugié, résidaient en France. Les mentions concordantes, concernant le grand-père paternel des intéressés, figurant sur leurs taskera et celles de leurs oncles, versées à l'instance, permettent, après traduction à l'audience par l'interprète assermenté assistant MM. E, d'établir le lien de parenté allégué, qui n'est au demeurant pas sérieusement contesté en défense par le préfet. Ces derniers indiquent à cet égard que leurs oncles, réfugiés et titulaires, à ce titre, d'une carte de résident, les prennent en charge et que leur présence à Rouen a justifié qu'ils y déposent leur demande d'asile. MM. Shazhada indiquent, de manière concordante avec leurs oncles, avoir maintenu le contact avec eux depuis leur départ d'Afghanistan en 2019, par téléphone de manière hebdomadaire, ainsi que pendant leur trajet pour se rendre en France. Par ailleurs, MM. E ont fait état, de la même manière, des circonstances dans lesquelles leur père a été assassiné par les talibans et qui ont justifié le départ de leurs oncles d'Afghanistan, en raison des représailles subies. Ils démontrent ce faisant l'intérêt que leurs demandes d'asile soient examinées par l'Etat ayant déjà accordé une protection internationale à leurs oncles. Enfin, il ressort de leurs déclarations concordantes à l'audience que MM. E, respectivement âgés de seulement dix-neuf et vingt-quatre ans, ne disposent d'aucune attache en Lettonie, où ils allèguent, de façon circonstanciée, y avoir subi des violences de la part des autorités et avoir été accueillis dans des conditions indignes, avec une satisfaction restreinte de leurs besoins de première nécessité. Ces allégations ne sont à cet égard pas dépourvues de vraisemblance au regard de l'extrait versé à l'instance du rapport d'Amnesty international publié en octobre 2022, concernant des faits de torture et de refoulement commis sur des demandeurs d'asile, que le préfet ne conteste pas. Il n'apporte pas davantage d'élément démontrant que cette situation se serait améliorée ultérieurement. Dans ces conditions, alors même que les oncles de MM. E ne sont pas des membres de leur famille au sens des dispositions du g) de l'article 2 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 pour l'application de l'article 9 du même règlement, et eu égard à la vulnérabilité des intéressés, le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant de faire usage de la faculté, rappelée au point précédent, lui permettant de décider d'examiner leur demande d'asile alors même que cet examen n'incombe pas aux autorités françaises en vertu des critères fixés par le règlement précité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 doit être accueilli.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que MM. E sont fondés à demander, chacun en ce qui le concerne, l'annulation des arrêtés du 6 juin 2024 par lesquels préfet de la Seine-Maritime a décidé leur transfert aux autorités lettones.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

11. Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé ".

12. L'exécution du présent jugement implique seulement, en vertu des dispositions précitées, que le préfet statue à nouveau sur le cas de MM. E, au regard des motifs exposés au point 9. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet compétent d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a, en revanche, pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

13. MM. E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, leur avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Leprince, associée de la SELARL Eden Avocats et avocate de MM. E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Leprince d'une somme globale de 1 300 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à MM. E par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme globale de 1 300 euros leur sera versée directement.

D E C I D E :

Article 1er : MM. E sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire dans les conditions fixées aux points 4 et 6 du jugement.

Article 2 : Les arrêtés du 6 juin 2024 du préfet de la Seine-Maritime sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet compétent de statuer à nouveau sur le cas de MM. E, dans les conditions fixées au point 12, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de MM. E à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Leprince renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Leprince, associée de la SELARL Eden Avocats et avocate de MM. E, une somme de 1 300 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à MM. E par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme globale de 1 300 euros leur sera versée directement.

Article 5 : Le surplus des conclusions des requêtes de MM. E est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D E, à M. B E, à Me Leprince et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 5 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

J. CLa greffière,

Signé

C. Dupont

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

C. DUPONT

Nos 2402402 ; 2402403

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