lundi 29 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2402519 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge Unique 3 |
| Avocat requérant | SANGUE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 juin 2024, M. E A, représenté par Me Roman Sangue, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 18 juin 2024 par lequel le préfet de l'Eure a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'un an ;
3°) à titre principal, d'enjoindre au préfet de l'Eure de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans le délai de huit jours, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
4°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de l'Eure de réexaminer sa situation administrative dans un délai de huit jours, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros TTC à verser à son conseil en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
6°) dans l'hypothèse d'un rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à lui verser.
M. A soutient que :
La décision portant obligation de quitter le territoire français :
- a été prise par une autorité incompétente ;
- est entachée d'un défaut d'examen et est insuffisamment motivée ;
- méconnaît les dispositions de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale ;
- méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- a été prise par une autorité incompétente ;
- est entachée d'un défaut de motivation ;
- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juillet 2024, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu :
- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers et des décisions relatives à la rétention des étrangers ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique du 25 juillet 2024, Mme C a présenté son rapport, les parties n'étant ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1.M. E A, ressortissant afghan né le 23 avril 1998, est entré en France le 7 septembre 2022. Le 4 octobre 2022, il a sollicité l'asile. Sa demande a été rejetée par une décision du 6 février 2023 de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA), décision confirmée par un arrêt du 28 juillet 2023 de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Sa demande de réexamen a été rejetée par l'OFPRA le 17 juin 2024. Par un arrêté du 18 juin 2024, le préfet de l'Eure lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'un an.
Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".
3. Eu égard à l'urgence, il y a lieu, en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée, d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français et de la décision fixant le pays de destination :
4. En premier lieu, par un arrêté n° DCAT-SJIPE-2023-28 du 2 novembre 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n° 27-2023-329 de la préfecture, le préfet de l'Eure a donné délégation à M. D B, attaché d'administration de l'Etat, chef du bureau des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer, notamment, l'ensemble des décisions contenues dans l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte manque en fait et doit, dès lors, être écarté.
5. En deuxième lieu, l'arrêté en litige vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet de l'Eure a fait application, ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. L'autorité préfectorale, qui n'avait pas à faire référence à l'ensemble des éléments caractérisant la situation de l'intéressé, y mentionne, notamment, sa situation administrative et les caractéristiques de sa vie privée et familiale. Si le requérant soutient que l'arrêté ne prend pas en compte sa situation familiale et professionnelle, il ne précise pas les éléments que cette décision aurait omis ni n'établit ces éléments, alors même que la décision litigieuse reprend des éléments de sa situation familiale. Il résulte de la motivation de cette décision qu'elle est intervenue après un examen particulier de la situation de l'intéressé. Les moyens tirés de l'absence d'un tel examen et de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doivent donc être écartés.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision./ Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'Office a été formé dans le délai prévu à l'article L532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Dans le cas où il est statué par ordonnance, l'autorité administrative ne peut engager l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du demandeur d'asile dont le droit au maintien a pris fin qu'à compter de la date de notification de l'ordonnance. ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : () b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'article L. 531-32, en dehors du cas prévu au b du 2° du présent article () ". Enfin, aux termes de l'article L. 542-4 du même code : " L'étranger auquel la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé ou qui ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application de l'article L. 542-2 et qui ne peut être autorisé à demeurer sur le territoire à un autre titre doit quitter le territoire français (). ".
7. M. A soutient que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que sa demande d'asile n'a pas été définitivement rejeté et qu'elle n'a pas fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité par l'OFPRA. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, en particulier du relevé des informations de la base de données " Telemofpra ", produit par le préfet de l'Eure, et dont les mentions font foi jusqu'à preuve du contraire en vertu des dispositions de l'article R. 532-57 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que l'OFPRA a rejeté comme irrecevable la demande de réexamen de la demande d'asile de M. A par une décision du 17 juin 2024 notifiée le 1er juillet 2024. Ainsi, à la date de l'arrêté attaqué, l'intéressé entrait bien dans la catégorie prévue au 1° de l'article L. 542-2, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile des étrangers ne disposant plus d'un droit au maintien sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".
9. M. A soutient que son insertion en France, sa situation personnelle, sa durée et ses conditions de séjour n'ont pas été prises en considération. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que l'épouse du requérant réside en Afghanistan, qu'il n'a pas d'enfant à charge et qu'il n'établit pas être dépourvu de toutes attaches familiales dans son pays d'origine, outre son épouse, où il a vécu jusqu'à l'âge de 24 ans. De plus, il ne justifie pas être socialement ou professionnellement inséré en France. Enfin, sa durée de séjour en France est inférieure à deux ans. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
10. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".
11. M. A soutient que l'absence de danger pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine n'est pas démontrée dès lors que la procédure d'asile le concernant est pendante devant l'OFPRA. Toutefois, il ressort des éléments rappelés au point 7 que sa demande d'asile n'est pas pendante devant l'OFPRA. De plus, le requérant ne produit aucun élément de nature à établir la réalité des dangers qu'il subirait en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
12. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 4, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.
13. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " et aux termes de l'article L 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".
14. La décision en litige vise les articles cités au point 13 et énonce que l'entrée en France de M. A est récente, qu'il ne justifie pas de liens personnels et familiaux en France, qu'il n'a pas fait l'objet d'une première mesure d'éloignement et qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public. Elle est, ainsi, suffisamment motivée en droit et en fait.
15. En dernier lieu, le requérant réside en France depuis moins de deux ans, son épouse ne se trouve pas en France, il n'a pas d'enfant à charge et ne justifie pas de liens familiaux et personnels sur le territoire national. Dans ces conditions, nonobstant les circonstances que M. A n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et ne représente pas une menace pour l'ordre public, le préfet de l'Eure n'a pas méconnu les dispositions citées au point précédent, pas plus qu'il n'a entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation en prononçant à l'encontre du requérant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.
16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 18 juin 2024 du préfet de l'Eure formées par M. A doivent être rejetées de même que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et ses conclusions relatives aux frais de l'instance.
D É C I D E :
Article 1er : M. E A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. E A est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A, à Me Roman Sangue et au préfet de l'Eure.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 juillet 2024.
La magistrate désignée,
A. CLe greffier,
N. BOULAY
La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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