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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402638

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402638

jeudi 5 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402638
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 2
Avocat requérantELATRASSI-DIOME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 5 juillet 2024, enregistrée le même jour au greffe du tribunal administratif de Rouen, la première vice-présidente du tribunal administratif de Versailles a transmis au tribunal administratif de Rouen la requête présentée par M. B enregistrée le 28 juin 2024 dans ce tribunal.

Par cette requête, M. A B, représenté par Me Elatrassi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 juin 2024 par lequel le préfet des Yvelines l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de sa destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- a été prise par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

- a été prise en violation de son droit d'être entendu ;

- est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- a été prise par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

- a été prise en violation de son droit d'être entendu ;

- est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision portant fixation du pays de destination :

- a été prise par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

- a été prise en violation de son droit d'être entendu ;

- est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- a été prise par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- a été prise en violation de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet des Yvelines, qui a produit des pièces le 13 août 2024.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Thielleux comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thielleux, magistrate désignée ;

- les observations de Me Labelle, substituant Me Elatrassi, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'il développe ;

- et les observations de M. B, qui répond aux questions posées par le tribunal ;

- le préfet des Yvelines n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né le 8 février 1979 sur le territoire français, qu'il a quitté avec sa famille alors qu'il était âgé de 6 ans, serait entré pour la dernière fois en France le 1er juillet 2020. Par l'arrêté attaqué du 26 juin 2024, le préfet des Yvelines l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de sa destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

2. En premier lieu, par un arrêté du 4 mars 2024, publié le même jour au recueil des actes administratifs n° 78-2024-082 de la préfecture, le préfet des Yvelines a donné délégation à M. Julien Bertrand, conseiller d'administration de l'intérieur et de l'outre-mer, directeur des migrations, à l'effet de signer, notamment, les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

3. En deuxième lieu, les décisions attaquées, qui n'avaient par ailleurs pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments afférents à la situation personnelle de M. B, mentionnent, avec une précision suffisante, les circonstances de fait et de droit qui en constituent le fondement pour mettre utilement l'intéressé en mesure de discuter les motifs de ces décisions et le juge d'exercer son contrôle. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

4. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet des Yvelines se serait abstenu de procéder à un examen particulier de la situation de M. B. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B a été entendu par les services de police lors d'une audition le 26 juin 2024 et a été invité à présenter ses observations. Il ne ressort au demeurant pas des pièces du dossier que les éléments dont il se prévaut, s'ils avaient été portés à la connaissance de l'administration, auraient pu aboutir à une décision différente. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit d'être entendu doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. En l'espèce, il est constant que le requérant est né et a vécu en France jusqu'à l'âge de six ans, puis a résidé dans son pays d'origine à partir de ses six ans jusqu'en 2020, avant de rejoindre l'Italie et d'entrer pour la dernière fois sur le territoire français en juillet 2020, où résident notamment son père, ses trois frères et sa sœur, en situation régulière. Toutefois, M. B réside depuis moins de quatre années en France, alors qu'il a résidé près de trente-cinq ans en Tunisie, où résident son épouse et ses deux enfants mineurs. Ainsi, le requérant n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine, où il a vécu la majorité de son existence et où sa cellule familiale pourra se reconstituer. En outre, par les seules pièces qu'il produit concernant les membres de sa famille résidant en France, soit des actes de naissance et des documents d'identité, le requérant n'établit pas l'intensité et la stabilité des liens qu'il entretiendrait avec les intéressés. Par ailleurs, si M. B établit avoir conclu le 1er décembre 2022 un contrat de travail à durée indéterminée à temps plein en qualité de " chauffeur livreur poids-lourds " avec une société de transports, cette circonstance est relativement récente à la date de la décision en litige. Dans ces conditions, notamment au regard de la durée et des conditions de son séjour en France, ainsi que des attaches familiales dont il dispose dans son pays d'origine, la décision contestée n'a, en l'état du dossier, pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de M. B une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis et n'a, dès lors, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet des Yvelines aurait entaché la décision en litige d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de la situation personnelle de M. B.

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B a été entendu par les services de police lors d'une audition le 26 juin 2024 et a été invité à présenter ses observations. Il ne ressort au demeurant pas des pièces du dossier que les éléments dont il se prévaut, s'ils avaient été portés à la connaissance de l'administration, auraient pu aboutir à une décision différente. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit d'être entendu doit être écarté.

10. En deuxième lieu, compte tenu de ce qui précède, le moyen tiré de l'illégalité de la décision attaquée par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Et aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () "

12. En l'espèce, le requérant ne justifie pas être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Le préfet était fondé, pour ce seul motif, à refuser de lui octroyer un délai de départ volontaire. Dès lors, la situation de M. B entre dans le champ d'application des dispositions précitées du 1° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions, ainsi que celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, doivent, dès lors, être écartés.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :

13. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B a été entendu par les services de police lors d'une audition le 26 juin 2024 et a été invité à présenter ses observations. Il ne ressort au demeurant pas des pièces du dossier que les éléments dont il se prévaut, s'ils avaient été portés à la connaissance de l'administration, auraient pu aboutir à une décision différente. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit d'être entendu doit être écarté.

14. En deuxième lieu, compte tenu de ce qui précède, le moyen tiré de l'illégalité de la décision attaquée par exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

15. En dernier lieu, en se bornant à soutenir que le préfet ne démontre pas en quoi sa vie serait menacée ou en quoi il n'existe aucun risque en cas de retour dans son pays d'origine, le requérant n'assortit pas son moyen des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé. Au demeurant, M. B ne produit aucune pièce qui ferait état d'éléments actuels et circonstanciés de nature à établir qu'en cas de retour dans son pays d'origine, il serait effectivement exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il suit de là que les moyens tirés de la violation de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur manifeste d'appréciation ne peuvent qu'être écartés.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

16. Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

17. Il est constant que M. B n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement et que son comportement ne représente pas de menace pour l'ordre public. Par ailleurs, le requérant justifie disposer d'attaches familiales sur le territoire français, où il a vécu environ quatre ans. Dans ces conditions, le préfet a commis, en prononçant une interdiction de retour d'une durée d'un an, une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ce moyen doit, dès lors, être accueilli.

18. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens dirigés à l'encontre de la décision attaquée, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 26 juin 2024 par laquelle le préfet des Yvelines lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

19. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 26 juin 2024 du préfet des Yvelines seulement en tant qu'il porte interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

20. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent, dès lors, être rejetées.

21. En revanche, en application de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il appartient également au préfet des Yvelines ou tout préfet territorialement compétent de procéder à la suppression du signalement de M. B aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Sur les frais liés au litige :

22. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. B présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 26 juin 2024 par laquelle le préfet des Yvelines a interdit à M. B le retour sur le territoire français pour une durée d'un an est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Yvelines.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 septembre 2024.

La magistrate désignée,

D. Thielleux

La greffière,

N. DrouilhetLa République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

nd

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