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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402663

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402663

mercredi 17 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402663
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES JU
Avocat requérantELATRASSI-DIOME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 juillet 2024, M. C, représenté par Me Elatrassi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 juin 2024, notifié le 24 juin suivant par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités espagnoles ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans le délai de 15 jours à compter de la notification du jugement, et d'enregistrer sa demande d'asile, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou, à titre subsidiaire, la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il méconnaît l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 12-2 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, la preuve de ce qu'il dispose d'un visa délivré par l'Espagne n'étant pas rapportée ;

- il procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

Le préfet de la Seine-Maritime a produit un bordereau de pièces, enregistré le 9 juillet 2024.

Vu :

- la décision par laquelle M. Bouvet a été désigné comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Au cours de l'audience publique du 16 juillet 2024, ont été entendus :

- le rapport de M. Bouvet, magistrat désigné ;

- les observations de Me Elatrassi, pour M. A, qui reprend, en les développant, les conclusions et moyens de la requête et soulève le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- les observations de M. A, assisté de M. B, interprète en hindi.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant indien né le 11 avril 2002 est entré en France muni d'un visa de court séjour, le 20 février 2024, selon ses déclarations. Le 11 mars 2024, il a déposé une demande d'asile auprès de la préfecture de la Seine-Maritime. Les consultations effectuées sur la base Visabio ont révélé que l'intéressé s'était vu délivrer par les autorités espagnoles, le 23 janvier 2024, un visa valable jusqu'au 21 mars 2024. Le 18 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime a saisi les autorités espagnoles, sur le fondement de l'article 12-2 du règlement (UE) n° 604/2013 susvisé, d'une demande de prise en charge de l'intéressé. Cette demande a été acceptée par un accord implicite intervenu le 19 juin 2024, sur le fondement de l'article 22-7 du règlement précité. Par l'arrêté attaqué du 21 juin 2024, notifié le 24 juin suivant, le préfet de la Seine-Maritime a décidé du transfert de M. A aux autorités espagnoles.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la légalité de l'arrêté de transfert :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué, qui comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivé.

4. En deuxième lieu, il résulte des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 doit se voir remettre une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tous cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile.

5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du compte-rendu d'entretien individuel du 11 mars 2024, contresigné par ses soins, que M. A s'est vu remettre deux brochures d'information en anglais, la première, dite " A ", intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de ma demande ' ", et la seconde, dite " B ", intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", ainsi que le guide du demandeur d'asile en France, en langue anglaise. Si M. A fait valoir qu'il ne sait pas correctement lire cette langue, il ressort des mentions du compte rendu d'entretien qu'il a été assisté d'un interprète en hindi officiant par téléphone, qui a assuré la traduction, non de l'intégralité des brochures, mais des informations délivrées sur leur base par l'agent de la préfecture assurant ledit entretien. En outre, il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'il aurait fait état d'observations en ce sens, lors de l'entretien individuel, dont il a signé le compte-rendu sans réserve, ni plus que lors de la remise des brochures précitées. Enfin, M. A a disposé d'un délai raisonnable pour apprécier en toute connaissance de cause la portée de ces informations avant le 21 juin 2024, date à laquelle le préfet de la Seine-Maritime a décidé son transfert aux autorités espagnoles. Dans ces conditions, M. A n'a pas été privé de la garantie instituée par les dispositions précitées de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

6. En deuxième lieu, il apparaît, à la lecture du compte rendu produit, que l'entretien du 11 mars 2024 dont a bénéficié M. A, a été conduit en hindi, langue qu'il a déclaré comprendre, par l'intermédiaire d'un interprète et dans des conditions que les pièces du dossier ne permettent pas de regarder comme insusceptibles de garantir sa confidentialité. Cet entretien a été assuré par un agent de la préfecture de la Seine-Maritime affecté au service des étrangers, soumis aux obligations d'obéissance hiérarchique, de discrétion professionnelle, de moralité, de probité et de neutralité, donc qualifié. Le requérant ne fait au demeurant état d'aucun élément susceptible d'établir que cet entretien ne se serait pas déroulé dans les conditions prévues par l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Enfin, si le requérant soutient que le résumé de cet entretien ne lui a pas été remis, il n'est ni établi ni même allégué que l'intéressé ou son conseil en ait sollicité la communication, alors qu'aucune disposition du règlement (UE) n° 604/2013 n'impose que ces documents, qui, en l'espèce, ont été communiqués par le préfet à l'appui de son mémoire en défense, soient remis spontanément par l'administration au demandeur d'asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 précité doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 12 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () Si le demandeur est titulaire d'un visa en cours de validité, l'État membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, sauf si ce visa a été délivré au nom d'un autre État membre en vertu d'un accord de représentation prévu à l'article 8 du règlement (CE) no 810/2009 du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 établissant un code communautaire des visas. Dans ce cas, l'État membre représenté est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. () "

8. Le préfet de la Seine-Maritime a versé aux débats un fichier extrait de l'application Visabio démontrant que M. A s'est vu délivrer, le 23 janvier 2024, par le poste consulaire de l'ambassade d'Espagne à New-Dehli, un visa de court séjour valable du 6 février 2024 au 21 mars 2024. La situation de M. A relevait, par conséquent, de l'article 12-2 du règlement (UE) n° 604/2013 susvisé. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées en raison du défaut d'existence d'un visa délivré manque en fait.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ".

10. La faculté laissée à chaque Etat membre par l'article 17 du règlement cité au point précédent de décider d'examiner une demande d'asile qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés par ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

11. D'une part, si M. A, soutient souffrir de problèmes de santé, en particulier de problèmes dentaires et dorsaux, nécessitant des soins spécialisés, il ne verse aux débats aucun élément permettant d'établir ces allégations. En tout état de cause, il ne ressort pas des pièces du dossier, à supposer ses pathologies avérées, que le requérant ne pourrait pas avoir accès à des soins appropriés de manière effective, en Espagne.

12. D'autre part, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'Espagne, qui a accepté la prise en charge de M. A, ne serait pas en mesure de traiter sa demande d'asile dans des conditions conformes à ses droits, ni qu'elle présenterait des défaillances systémiques dans la procédure d'asile. Le requérant est entré récemment en France et n'y établit aucune attache. Enfin, il ne présente pas une situation de particulière vulnérabilité. Dans ces conditions, en ne mettant pas en œuvre la procédure dérogatoire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 précité, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas méconnu ces dispositions.

13. En dernier lieu, au regard de l'ensemble des éléments précédemment exposés, l'erreur manifeste d'appréciation invoquée par le requérant, n'est pas établie.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 21 juin 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert en Espagne. Ses conclusions à fin d'annulation doivent, par suite, être rejetées de même que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des frais liés à l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à C, à Me Elatrassi et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Signé :

C. BOUVETLa greffière,

Signé :

C. DUPONT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

C. DUPONT

N°2402663

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