mardi 23 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2402715 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | URGENCES JU |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 11 juillet 2024, M. E G, représenté par Me Leprince, associée de la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :
1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 26 juin 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé son transfert aux autorités belges ;
2°) d'enjoindre au préfet d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat à titre principal, une somme de 1 500 euros (1 800 euros TTC) à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et à titre subsidiaire, une somme de 1 500 euros à lui verser directement au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;
- il est intervenu au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'est pas démontré que :
. il a reçu, avant son entretien, l'information prévue par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
. l'entretien individuel a été mené dans des conditions respectant le paragraphe 5 de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
. les autorités belges ont été régulièrement saisies d'une requête aux fins de reprise en charge, ni qu'elles y ont apporté une réponse ;
- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;
- il méconnaît les dispositions du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il méconnaît les dispositions des articles 3 et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- il méconnaît les dispositions du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 juillet 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 modifié ;
- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.
Par une décision du 2 avril 2024, le président du tribunal a désigné M. B comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique du 18 juillet 2024, après avoir présenté son rapport, le magistrat désigné a entendu les observations de Me Dantier, substituant Me Leprince pour M. G, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans la requête et a produit des pièces à l'audience. Après avoir rappelé les raisons du départ de l'intéressé du Cameroun et de son arrivée en France, pour rejoindre sa cousine, qu'il considère comme sa sœur, elle a souligné que le résumé de l'entretien ne permet pas de s'assurer qu'il a été conduit par un agent qualifié. Elle a ensuite souligné les difficultés significatives connues par la Belgique dans l'accueil des demandeurs d'asile. Ont également été entendues les observations de M. G, qui a précisé les modalités de son séjour en Belgique pendant deux ans, le temps de l'examen de sa demande d'asile. Ont enfin été entendues les observations de Mme C F, sa cousine, et de M. A D, époux de celle-ci, ont précisé la nature des relations entretenues avec M. G et souhaiter qu'il puisse rester en France.
Le préfet de la Seine-Maritime n'était pas présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, à 11 h 23, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. E G, ressortissant camerounais né le 10 avril 1993, a déposé une demande d'asile, le 2 mai 2024, en préfecture de la Seine-Maritime. La consultation du fichier Eurodac, après relevé de ses empreintes, a permis de constater que M. G a été identifié, le 9 août 2021, comme demandeur d'asile par les autorités belges, qui ont accepté la requête aux fins de reprise en charge des autorités françaises. Par l'arrêté attaqué du 26 juin 2024, le préfet de la Seine-Maritime a décidé le transfert de M. G aux autorités belges.
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application des dispositions mentionnées au point précédent.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. En premier lieu, l'arrêté attaqué, qui n'a pas à faire référence à l'ensemble des éléments caractérisant la situation de l'intéressé, vise les dispositions dont il fait application et relève que M. G a été identifié comme demandeur d'asile par les autorités belges et que ces mêmes autorités ont explicitement accepté, le 16 mai 2024, la requête des autorités françaises aux fins de reprise en charge sur le fondement du d) de l'article 18.1 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Il fait en outre état de la situation personnelle et familiale de l'intéressé en France et indique qu'il n'est exposé à aucun risque en cas de retour en Belgique. Ainsi, l'arrêté attaqué comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. G, ressortissant camerounais, s'est vu remettre, le 2 mai 2024, les brochures en langue française, qu'il a déclaré lire et comprendre, contenant l'information prévue par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par ailleurs, contrairement à ce qu'il soutient, ces dispositions ne prévoient pas un délai minimum entre la remise de cette information et la tenue de l'entretien. Elles disposent d'ailleurs que l'information peut être remise oralement à cette occasion. En tout état de cause, en signant le résumé de l'entretien individuel, M. G a certifié que " l'information sur les règlements communautaires [lui] a été remise " et " avoir compris la procédure engagée à son encontre ". Il n'a pas fait état, après cet entretien, de carences dans l'information reçue ou de difficultés de compréhension quant à la procédure mise en œuvre à son égard. Ainsi, même à supposer tardive la remise de l'information prévue à l'article 4, l'intéressé n'a été privé d'aucune garantie. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté doit être écarté.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable. () / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national () ".
7. Le résumé de l'entretien individuel de M. G est revêtu d'un cachet mentionnant le nom et la signature du directeur des migrations et de l'intégration de la préfecture de la Seine-Maritime ainsi qu'un cachet, numéroté, de cette préfecture. Il ne fait état d'aucune circonstance pouvant faire présumer que cet entretien, pourtant réalisé en préfecture, ne l'a pas été par un agent qualifié de celle-ci, affecté à la direction précitée. En tout état de cause, cet entretien a permis de déterminer l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile de M. G et il n'allègue pas ne pas avoir pu faire utilement état de l'ensemble de ses observations. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.
8. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que les autorités belges, saisies par la France, le 13 mai 2024, d'une requête aux fins de reprise en charge sur le fondement du d) de l'article 18-1 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, ont explicitement accepté cette requête le 16 mai 2024 sur le même fondement. Par suite, le moyen tiré de l'absence de saisine et d'acceptation des autorités belges doit être écarté.
9. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. G. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.
10. En sixième lieu et d'une part, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " () / 2. () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable () ".
11. D'autre part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 3 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a droit à son intégrité physique et mentale () ". Aux termes de l'article 4 de la même charte : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
12. Les dispositions citées au point 10 doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.
13. M. G se prévaut des difficultés connues par la Belgique dans l'accueil des demandeurs d'asile. Il fait état à cette fin d'une décision du 15 novembre 2022 par laquelle la Cour européenne des droits de l'homme a enjoint aux autorités belges de fournir un hébergement et une assistance matérielle de 148 demandeurs d'asile de nationalité différente, ainsi que d'une autre décision de la même Cour, du 18 juillet 2023 relevant les carences systémiques de ces autorités à exécuter les décisions de justice relatives à l'accueil des demandeurs d'asile. Il produit en outre deux articles récents de presse générale et spécialisée concernant les difficultés précitées des autorités belges et du refus d'un juge néerlandais de prononcer l'éloignement d'un étranger vers ce pays. Toutefois, si la réalité des dysfonctionnements mis en évidence par M. G n'est pas contestée, il ressort des termes mêmes du communiqué de presse de la Cour du 18 juillet 2023 qu'un peu moins d'un an avant sa décision, l'étranger requérant s'était vu accorder une place d'accueil. Par ailleurs et surtout, il ressort de ses déclarations à l'audience que l'intéressé a été hébergé dans un centre où il avait accès à des soins pendant toute la durée de son séjour et n'a dès lors pas été confronté à une carence des autorités belges dans sa prise en charge. Dans ces conditions, M. G ne démontre pas qu'il existe, en Belgique, des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens des stipulations citées au point 11. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions et stipulations citées aux points 10 et 11 doivent être écartés.
14. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ".
15. La faculté laissée à chaque Etat membre par l'article 17 du règlement cité au point précédent de décider d'examiner une demande d'asile qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés par ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.
16. M. G fait valoir qu'il a rejoint en France sa cousine, considérée comme une sœur, et qui l'héberge, pour y déposer sa demande d'asile. Il n'apporte toutefois aucune pièce pour justifier du lien de parenté allégué. Enfin, l'intéressé n'établit pas, ni même n'allègue avoir fait l'objet d'une mesure d'éloignement par suite du rejet de sa demande d'asile. Par ailleurs, s'il soutient avoir fui le Cameroun du fait de menaces et pressions subies de la part d'une personne influente, il n'assortit ses allégations d'aucun commencement de preuve. En tout état de cause, M. G n'établit pas davantage, ni même n'allègue, que les autorités belges ne procèderont pas à un examen particulier de sa situation, au regard des stipulations citées au point 11, compte tenu des craintes qu'il exprime, ni qu'il n'existe en Belgique aucune voie administrative ou juridictionnelle permettant, le cas échéant, en urgence, le réexamen de sa situation avant que les autorités de cet Etat ne procèdent à son éloignement. Par suite, et eu égard en outre à ce qui a été dit au point 13 concernant les modalités de son séjour en Belgique, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 17 et des stipulations précitées doit être écarté. Il en va de même, pour les mêmes motifs, du moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle de M. M. G.
17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 26 juin 2024 du préfet de la Seine-Maritime doivent être rejetées, de même que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : M. G est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : La requête de M. G est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E G, à Me Leprince et au préfet de la Seine-Maritime.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 23 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
J. BLa greffière,
Signé
C. Dupont
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Signé
C. DUPONT
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