mercredi 31 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2402909 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | URGENCES JU |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 22 juillet 2024 M. B A, représenté par la Me Madeline, doit être regardé comme demandant au tribunal d'annuler l'arrêté du 11 juillet 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.
M. A soutient que l'arrêté méconnaît sa situation personnelle car il a une femme et une fille en France.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juillet 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Vu :
la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;
les autres pièces du dossier.
Vu :
la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 ;
le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir au cours de l'audience publique du 26 juillet 2024, présenté son rapport et entendu les observations orales de :
* Me Madeline, avocat commis d'office représentant M. A qui demande au Tribunal son admission à l'aide juridictionnelle provisoire et à ce que soit mise à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au titre de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, et soutient que :
- il est entré en France en 2017 ;
- les faits qui lui sont reprochés sont antérieurs à la naissance de sa fille et ne concernent que de la consommation de cannabis ;
- il n'y a pas eu d'examen sérieux de sa situation comme le démontre l'absence de référence à sa semi-liberté dès le début de sa peine ou encore l'absence d'examen de son droit au séjour en raison de la nationalité roumaine de sa compagne ce qui traduit par ailleurs une violation des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il s'occupe de son enfant depuis sa naissance et continue de le faire dans le cadre de sa semi-liberté alors qu'il est en couple avec une ressortissante roumaine de sorte que la décision d'éloignement méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, celles du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- l'arrêté procède d'une erreur de droit dès lors qu'il dispose d'un droit au séjour en raison de la nationalité roumaine de sa compagne ;
- la décision de ne pas lui octroyer de délai de départ volontaire s'oppose à son régime de semi-liberté ;
- la décision fixant le pays de son renvoi est irrégulière en raison de la situation en Syrie ;
- l'interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, celles du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et procède d'une erreur manifeste d'appréciation.
* de M. A et de sa compagne qui indiquent qu'ils se sont rencontrés en 2021, qu'ils résident ensemble depuis 2022, que si l'enfant n'a pas été reconnu il en est bien le père et qu'il participe à son entretien et son éducation.
L'instruction étant close à l'issue de l'audience à 11 heures 33, en application de l'article R.776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant syrien, né le 8 août 1994, est, selon ses dires, entré sur le territoire français en 2017. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 23 janvier 2020 et par la Cour nationale du droit d'asile le 1er juillet 2020. Il a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans le 6 décembre 2019 auxquelles il n'a pas déféré. Par arrêté du 11 juillet 2024, le préfet de la Seine-Maritime a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans aux motifs qu'il ne pouvait se prévaloir du statut de réfugié, qu'il n'avait pas déféré à une précédente mesure d'éloignement, qu'il est très défavorablement connu des services de police et judiciaires et présente une menace pour l'ordre public, qu'il ne justifie pas de son concubinage avec une ressortissante roumaine ni être le père d'une enfant née en France, qu'il n'est pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, qu'il est sans travail et sans ressources, qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et que M. A n'allègue pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. M. A demande l'annulation de ces décisions.
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président [] ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " [] L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. " Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'accorder, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne les moyens communs aux décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi :
3. En premier lieu, il ressort des termes mêmes de l'arrêté en litige que la présence d'une concubine de nationalité roumaine sur le territoire français et la présence d'une enfant née le 19 mars 2022 ont été regardées par le préfet de la Seine-Maritime comme ne conférant pas à M. A un droit au séjour. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Seine-Maritime n'aurait pas examiné son droit au séjour avant d'adopter l'arrêté en litige.
4. En deuxième lieu, si l'arrêté ne vise pas le régime de semi-liberté dont a bénéficié M. A, cette seule absence, pour regrettable qu'elle soit, n'est pas de nature à faire regarder ledit arrêté comme adopté sans examen particulier de la situation de l'intéressé alors qu'il y est fait mention des éléments pertinents relatifs à sa situation personnelle et familiale ainsi qu'à son parcours judiciaire.
5. En troisième lieu, M. A, qui serait entré sur le territoire français en 2017, soutient que sa compagne et sa fille résident en France, qu'il vit avec sa compagne depuis 2022 et qu'il s'occupe de leur enfant. À supposer que ces éléments soient établis, il ressort toutefois des pièces du dossier que l'intéressé, qui n'est entré en France qu'à l'âge de vingt-trois ans après avoir toujours vécu dans son pays d'origine, a été condamné le 17 décembre 2020 par jugement du tribunal judiciaire du Havre au paiement d'une amende de 600 euros pour violation de domicile, intrusion dans le domicile d'autrui à l'aide de manœuvre et usage illicite de stupéfiants, le 13 janvier 2021 par jugement du tribunal correctionnel du Havre à une peine d'emprisonnement de six mois pour des faits d'acquisition, transport, détention, offre ou cession non autorisé de stupéfiants, le 3 août 2021 par jugement du tribunal correctionnel du Havre à une peine d'emprisonnement de deux mois pour des faits de non respect de son obligation de présentation périodique aux services de police, le 15 décembre 2022 par jugement du tribunal judiciaire du Havre à une amende de 400 euros pour usage illicite de stupéfiants, et le 6 février 2023 par jugement du tribunal correctionnel du Havre à une peine d'emprisonnement d'un an et une interdiction de trois ans de paraître devant le café " Le grand turc " au Havre pour des faits de acquisition, détention, offre ou cession non autorisées de stupéfiants, usage illicite de stupéfiants, violence sur personne dépositaire de l'autorité publique suivie d'une incapacité supérieure à huit jours, outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique, rébellion et refus de mettre en œuvre la convention de déchiffrement d'un moyen de cryptologie. Par ailleurs, à supposer même que l'intéressé soit regardé comme ayant constitué une vie familiale en France, il ne justifie aucunement être particulièrement inséré socialement et professionnellement dans la société française comme l'indique, tout au contraire, les antécédents judiciaires susévoqués. Dans ces conditions, eu égard à la durée et aux conditions du séjour de l'intéressé en France, il n'est pas établi que les décisions en litige du préfet de la Seine-Maritime en date du 11 juillet 2024 aient porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elles ont été prises et qu'elles auraient méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Les décisions contestées ne sont pas davantage entachées d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur la situation personnelle de M. A.
6. En dernier lieu, M. A n'apporte aucun élément permettant de justifier qu'il pourrait bénéficier d'un droit au séjour en raison de la nationalité de sa compagne de sorte que le moyen tiré de l'erreur de droit à ce titre ne peut en tout état de cause qu'être écarté.
En ce qui concerne la décision fixant un délai de départ volontaire :
7. Il ressort des pièces du dossier et des déclarations faites à l'audience que le lien affectif entretenu entre le requérant et celle qu'il présente comme sa compagne est crédible de même que la présence de l'intéressé pendant sa semi-liberté aux côtés de celle-ci et son enfant. Si, comme cela a été dit au point 5, ces éléments ne sont pas de nature à interdire qu'une mesure d'éloignement puisse être prise à l'encontre du requérant, ils sont en revanche de nature à prohiber qu'aucun délai de départ volontaire ne lui soit accordé alors, au surplus, que cette absence s'oppose en pratique à la condamnation que l'intéressé purge dans le cadre d'un régime de semi-liberté. M. A est donc, pour ce motif, fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire.
En ce qui concerne les moyens propres à la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
8. Dans la mesure où le pouvoir d'appréciation de l'autorité préfectorale pour adopter une interdiction de retour sur le territoire français n'est pas identique selon que l'étranger bénéficie d'un délai de départ volontaire ou qu'un tel délai lui soit refusé, il résulte de ce qui précède que la décision par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a adopté une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre de M. A doit être annulée.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
9. Le présent jugement n'appelle l'adoption d'aucune mesure d'exécution particulière.
Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :
10. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'État, qui n'est pas la partie principalement perdante, une somme au titre des frais liés à l'instance.
D E C I D E :
Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'arrêté du 11 juillet 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a obligé M. A à quitter le territoire français est annulé en tant qu'il refuse à l'intéressé un délai de départ volontaire et qu'il prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.
Article 3 : Le surplus de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Madeline et au préfet de la Seine-Maritime.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 juillet 2024.
Le magistrat désigné,La greffière,
T. CA. LENFANT
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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