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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402947

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402947

vendredi 14 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402947
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantNGOTO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Ngoto, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du " 21 mai 2024 " par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis fin aux conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre à l'Office de rétablir les conditions matérielles d'accueil et de lui verser rétroactivement l'allocation pour demandeur d'asile non perçue depuis le 21 mai 2024, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 50 euros par jour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle est fondée sur des faits matériellement inexacts ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'Office ne pouvait légalement suspendre le versement de l'allocation pour demandeur d'asile en l'absence de décision écrite et motivée.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 novembre 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration, représenté par son directeur général, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, la requête est irrecevable dès lors que la décision attaquée ne fait pas grief ;

- à titre subsidiaire, aucun de ses moyens n'est fondé ;

- à titre infiniment subsidiaire, il y a lieu de procéder à une substitution de base légale et de motif.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 octobre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Cotraud, premier conseiller.

Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant afghan né le 18 mai 1992, déclare être entré en France au cours du mois d'août 2022. Le 31 août 2022, l'intéressé a déposé une demande d'asile en préfecture de la Seine-Saint-Denis et s'est vu accorder, le même jour, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Par un arrêté du 30 novembre 2022, le préfet de la Seine-Saint-Denis a décidé le transfert de M. B aux autorités belges. Le 23 mai 2024, ce dernier s'est présenté en préfecture de la Seine-Maritime et s'est vu délivrer une attestation de demande d'asile. Par la décision attaquée du " 21 mai 2024 ", le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Postérieurement à cette décision, le directeur général de l'Office a rejeté la demande de M. B tendant à leur rétablissement par une décision du 14 juin 2024, notifiée le 19 juin.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. L'Office ne saurait sérieusement opposer en défense que la requête de M. B est irrecevable au motif que la décision attaquée, qui a pour objet de mettre fin aux conditions matérielles d'accueil, ne fait pas grief, dès lors que, eu égard à son objet même, une telle décision a nécessairement une telle portée. Par ailleurs, à supposer que cette fin de non-recevoir concerne la suspension du versement de l'allocation pour demandeur d'asile, elle ne peut utilement être opposée faute pour cette décision d'être celle attaquée. La fin de non-recevoir ne peut par suite qu'être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Il est mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : () / 2° Il quitte le lieu d'hébergement dans lequel il a été admis en application de l'article L. 552-9 ; () / La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. () ". Ces dispositions transposent en droit interne celles de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 susvisée, dont M. B ne peut dès lors utilement invoquer la méconnaissance.

4. M. B soutient que, contrairement à ce qu'indique la décision attaquée, il n'a pas abandonné son logement, et produit à cette fin un courrier, daté du 24 mai 2024, que l'Office ne conteste pas avoir reçu, dans lequel il indique qu'à la date indiquée par ce dernier, il était " en procédure Dublin " et qu'il a " été sorti de [s]on hébergement car [il] avait un arrêté de transfert ", son " intervenant social [ayant] signifié la fin de [s]a prise en charge ". Ses allégations sont corroborées par les pièces du dossier, l'intéressé ayant fait l'objet d'une décision de transfert, par arrêté du 30 novembre 2022, et la validité de son attestation de demande d'asile ayant pris fin à compter du 9 février 2023. En défense, l'Office se borne à indiquer que M. B " ne bénéficiait plus d'un hébergement depuis le 10 mai 2023 " et ne contredit pas ce faisant les allégations de ce dernier. Dans ces conditions, l'intéressé ne peut être regardé comme ayant quitté son lieu d'hébergement au sens des dispositions précitées. Le moyen tiré de leur méconnaissance doit par suite être accueilli.

5. La décision attaquée ne pouvant être considérée comme portant en réalité refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil, il ne peut être fait droit à la demande substitution de base légale et de motif exposée par l'Office.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les moyens restants de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du " 21 mai 2024 " du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Aux termes de l'article L. 551-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le versement de l'allocation pour demandeur d'asile prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Dans le cas où il est statué par ordonnance, l'autorité administrative ne peut engager l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du demandeur d'asile dont le droit au maintien a pris fin qu'à compter de la date de notification de l'ordonnance ".

8. Il résulte de l'instruction que, si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a, par une décision du 12 août 2024, notifiée le 4 septembre, rejeté la demande d'asile de M. B, ce dernier a formé un recours devant la Cour nationale du droit d'asile contre cette décision le 30 octobre 2024, encore pendant à la date du jugement. Le droit de l'intéressé de se maintenir sur le territoire français n'a en conséquence pas pris fin en vertu des dispositions précédentes.

9. Eu égard au motif fondant l'annulation prononcée, l'exécution du présent jugement implique que l'Office rétablisse, au profit de M. B, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, et en particulier procède au versement de l'allocation pour demandeur d'asile à compter du 23 mai 2024, date de notification de la décision attaquée, le droit à son allocation n'ayant pas pris fin à la date du jugement. Il y a dès lors lieu d'enjoindre à l'Office d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

10. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Ngoto, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le versement à Me Ngoto d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du " 21 mai 2024 " du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir le bénéfice des conditions matérielles d'accueil dans les conditions fixées au point 9, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Ngoto une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée, sous réserve que Me Ngoto renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Ngoto et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 31 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Van Muylder, présidente,

M. Armand, premier conseiller,

M. Cotraud, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 14 février 2025.

Le rapporteur,

Signé : J. Cotraud

La présidente,

Signé : C. Van MuylderLe greffier

Signé : J.-B. Mialon

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J.-B. MIALON

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