mardi 10 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2403001 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1 ère Chambre |
| Avocat requérant | EDEN AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 25 juillet 2024, M. A B, représenté par la SELARL Eden Avocats, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 8 juillet 2024 par lequel le préfet de l'Eure a refusé de renouveler son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;
2°) d'annuler l'arrêté du 18 juillet 2024 par lequel le préfet de l'Eure a ordonné son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
3°) d'enjoindre au préfet de l'Eure de lui délivrer ou de renouveler son titre de séjour, valable un an, portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, ou à défaut, de lui délivrer, dans un délai de 8 jours à compter du jugement à intervenir, une autorisation provisoire de séjour, dans l'attente du réexamen de sa situation, le tout sous astreinte de cent euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B soutient que :
En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'erreur de fait ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle méconnait les dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur d'appréciation sur l'existence d'une menace à l'ordre public ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 423-15 et L. 433-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'erreur de fait ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;
- elle dépourvue de base légale du fait de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et de refus de délai départ volontaire prises à son encontre ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 2 août 2024, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.
Le préfet soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Un mémoire a été produit pour le requérant le 5 août 2024 et n'a pas été communiqué.
Vu le jugement n° 2403001 du 6 août 2024, par lequel la magistrate désignée par le président du tribunal a, notamment, réservé l'examen des conclusions de la requête de M. B tendant à l'annulation de la décision du 8 juillet 2024 par laquelle le préfet de l'Eure a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour, jusqu'à ce qu'il y soit statué par une formation collégiale du tribunal et a annulé les décisions du même jour par lesquelles le préfet de l'Eure a fait obligation à l'intéressé de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire national pendant douze mois ainsi que l'arrêté du 18 juillet 2024 l'assignant à résidence pour une durée de 45 jours.
Vu :
- la décision par laquelle le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative ;
- l'ordonnance du 4 octobre 2024 par laquelle la clôture de l'instruction a été fixée au 28 octobre 2024 à 12 h ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Ameline, première conseillère,
- et les observations de Me Madeline, pour M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant marocain né le 24 septembre 2003, est entré en France le 30 octobre 2012, à l'âge de 9 ans, dans le cadre d'une procédure de regroupement familial. Le 22 juillet 2022, l'intéressé a obtenu la délivrance d'un titre de séjour. Le 11 juillet 2023, M. B a demandé le renouvellement de ce titre sur le fondement des dispositions de l'article L. 433-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 8 juillet 2024, le préfet de l'Eure a rejeté cette demande de renouvellement, a fait obligation au requérant de quitter le territoire français sans condition de délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire pendant une durée d'un an. Par un second arrêté en date du 18 juillet 2024, le préfet de l'Eure a assigné M. B à résidence pendant une durée de 45 jours.
2. Par le jugement susvisé du 6 août 2024, la magistrate désignée par le président du tribunal a réservé l'examen des conclusions de la requête de M. B tendant à l'annulation de la décision du 8 juillet 2024 par laquelle le préfet de l'Eure a rejeté sa demande de titre de séjour, ainsi que des conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte, en tant qu'elles s'y rattachent, jusqu'à ce qu'il y soit statué par une formation collégiale du tribunal, et a annulé les décisions du même jour par lesquelles le préfet a fait obligation à l'intéressé de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire national pendant douze mois ainsi que l'arrêté du 18 juillet 2024 portant assignation à résidence pendant 45 jours.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. D'une part, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle () " D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "
4. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France le 30 octobre 2012 au titre du regroupement familial, alors qu'il n'avait que neuf ans, et y réside depuis lors de manière continue, soit depuis douze ans, avec ses parents et ses frères et sœurs, titulaires de cartes de résident valables 10 ans. Il est constant que l'intéressé a été scolarisé en France dès son arrivée et ce jusqu'à l'âge de 18 ans. M. B a bénéficié d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à sa majorité, valable jusqu'au 22 juillet 2023 dont il a sollicité le renouvellement en juillet 2023. Il n'est pas contesté que M. B réside chez ses parents, tous deux malades, dont il assure, avec sa sœur, un suivi des soins médicaux. Le requérant justifie en outre d'une insertion professionnelle en France dès lors qu'il bénéficie d'un contrat de travail à durée indéterminée signé le 20 juin 2024, soit antérieurement à la décision attaquée, en tant qu'inspecteur de travaux de rénovation énergétique et verse notamment son bulletin de salaire du mois de juin 2024 à l'appui de ses allégations. Par ailleurs, il est constant que la commission du titre de séjour a rendu un avis favorable à la demande de renouvellement de titre de séjour de l'intéressé. Aussi, même si M. B a été condamné pour l'infraction de refus de remettre aux autorités judiciaires ou de mettre en œuvre la convention secrète de déchiffrement d'un moyen de cryptologie, à une peine 600 euros d'amende, le 15 janvier 2024 par le tribunal judiciaire de Nanterre et qu'il est défavorablement connu des services de police en tant que son nom apparaît à plusieurs reprises dans le traitement d'antécédents judiciaires, ces faits ne sauraient être regardés comme caractérisant une menace suffisante à l'ordre public de nature à justifier la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces circonstances, eu égard aux conditions d'entrée et à la durée de séjour en situation régulière de l'intéressé sur le territoire français, ainsi qu'à son insertion professionnelle, le préfet de l'Eure a porté une atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale de M. B. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être accueilli, ainsi que, pour les mêmes motifs, celui de la méconnaissance de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 8 juillet 2024 par lequel le préfet de l'Eure a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
6. Compte tenu du motif qui la fonde, l'annulation de la décision attaquée implique nécessairement, sous réserve d'un changement de circonstances de fait ou de droit, qu'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " soit délivrée à M. B, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
7. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme d'argent à M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 8 juillet 2024 par laquelle le préfet de l'Eure a rejeté la demande de renouvellement de titre de séjour de M. B est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Eure de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : Le surplus de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de l'Eure.
Délibéré après l'audience du 26 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Minne, président,
M. Deflinne, premier conseiller,
Mme Ameline, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 10 décembre 2024.
La rapporteure,
C. AMELINE
Le président,
P. MINNELe greffier,
N. BOULAY
La République mande et ordonne au préfet de l'Eure, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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