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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2403038

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2403038

jeudi 1 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2403038
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES JU
Avocat requérantYOUSFI

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen, statuant en urgence, a rejeté la requête de M. A, ressortissant tunisien, qui contestait l'arrêté du préfet de la Vendée du 26 juillet 2024 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour de deux ans. Le tribunal a estimé que la décision d'éloignement était fondée sur l'absence de titre de séjour et la menace pour l'ordre public, et qu'elle ne portait pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. Les moyens soulevés, notamment l'incompétence, le défaut de motivation, la méconnaissance du droit d'être entendu et l'erreur manifeste d'appréciation, ont été écartés. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire complémentaire et des pièces enregistrés le 27 juillet 2024, le 30 juillet 2024 et le 1er août 2024, M. E A, représenté par Me Yousfi, demande au tribunal :

1) d'annuler l'arrêté du 26 juillet 2024 par lequel le préfet de la Vendée l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2) d'enjoindre au préfet de la Vendée de réexaminer sa situation et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard.

M. A soutient que :

* Les décisions :

­ sont entachées d'incompétence ;

­ sont insuffisamment motivées ;

­ procèdent d'une erreur manifeste d'appréciation.

* La décision portant obligation de quitter le territoire français :

­ méconnaît le principe général du droit de l'Union européenne relatif au droit d'être entendu préalablement à toute décision défavorable ;

­ méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

* La décision de refus d'un délai de départ volontaire :

­ est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

­ repose sur des faits inexacts dès lors qu'il ne présente pas une menace pour l'ordre public.

* La décision fixant le pays de destination :

­ est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

­ méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

* La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

­ est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

­ méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er août 2024, le préfet de la Vendée conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu :

­ la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. D comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;

­ les autres pièces du dossier.

Vu :

­ la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

­ la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

­ la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

­ le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

­ la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

­ le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

­ le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir au cours de l'audience publique du 1er août 2024, présenté son rapport et entendu les observations orales de :

* Me Yousfi, avocat commis d'office représentant M. A qui soutient que :

- il n'a pas eu le temps de produire les éléments justifiant de sa participation à l'entretien de son fils ;

- son audience auprès du juge aux affaires familiales a été reportée au 12 décembre 2024 ;

- il dispose de membres de sa famille en France ;

* M. A qui soutient que :

- il résidait sur Caen à son arrivée en France et actuellement ;

- il travaille de façon irrégulière dans le bâtiment depuis qu'il ne dispose plus d'un titre de séjour ;

- la mère de son enfant l'empêche de voir ce dernier.

L'instruction étant close à l'issue de l'audience à 14 heures 45, en application de l'article R.776-26 du code de justice administrative ;

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien, né le 6 juillet 1995, est, selon ses dires, entré pour la dernière fois sur le territoire français en 2020. Il a déposé une demande de séjour le 13 décembre 2022 qui a été déclarée irrecevable le 24 avril 2023. Suite à son interpellation le 26 juillet 2024 pour des faits de violence sans incapacité en présence d'un mineur par personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité et pour vol, le préfet de la Vendée a par arrêté du 26 juillet 2024 pris à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai aux motifs qu'il n'a pas sollicité de titre de séjour depuis sa dernière demande, que, célibataire, il ne démontre pas participer à l'entretien et l'éducation de son enfant, qu'il ne dispose pas d'un droit au séjour en raison de la présence de son enfant en France, qu'il n'établit pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, que sa présence en France est récente, qu'il est défavorablement connu des services de police pour des faits de vol aggravé en 2015, de recel en 2014, qu'il a été incarcéré pour ces faits, qu'il présente une menace pour l'ordre public, qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale, qu'il ne justifie d'aucune circonstance humanitaire particulière et que M. A ne justifie pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. M. A demande l'annulation de ces décisions. Par décision du 26 juillet 2024, le préfet de la Vendée a décidé le placement en rétention du requérant.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président [] ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " [] L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. " Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'accorder, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A à l'aide juridictionnelle.

Sur les moyens communs aux décisions :

3. En premier lieu, Mme B C, qui a signé les décisions attaquées, bénéficiait d'une délégation de signature du préfet de la Vendée en date du 9 février 2024, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture, à l'effet notamment de signer les décisions en litige. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions attaquées manque en fait.

4. En deuxième lieu, les décisions attaquées comportent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Ces décisions, prises après un examen particulier de la situation de M. A par le préfet de la Vendée au regard des éléments à sa disposition sont donc suffisamment motivées.

Sur les moyens propres à la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, fixant le pays de renvoi et prononçant une interdiction de circulation dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

6. Une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

7. Il ressort des pièces du dossier, notamment du procès-verbal d'audition signé par l'intéressé, que M. A a été entendu par les services de police le 26 juillet 2024 sur sa situation personnelle notamment en ce qui concerne son âge, sa nationalité, sa situation de famille, ses attaches dans son pays d'origine, les raisons et conditions de son entrée en France ainsi que ses conditions d'hébergement. Le requérant a eu ainsi la possibilité, au cours de cet entretien, de faire connaître des observations utiles et pertinentes de nature à influer sur la décision prise à son encontre. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A disposait d'informations tenant à sa situation personnelle qu'il a été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise à son encontre la mesure qu'il conteste et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction de cette décision. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée méconnaîtrait le principe général du droit d'être entendu qui est au nombre des principes fondamentaux du droit de l'Union européenne doit être écarté.

8. En second lieu, M. A, qui serait entré sur le territoire français pour la dernière fois en 2020, soutient que le centre de ses intérêts privés et familiaux se trouve en France. Il ressort des pièces du dossier, d'une part, que si l'intéressé indique être le père d'un enfant français de deux ans dont la mère refuse qu'il participe à son entretien, il n'apporte aucun élément relatif à sa tentative infructueuse de participer à son éducation et son entretien alors, d'ailleurs, que l'enfant réside à Luçon cependant que l'intéressé indique résider à Caen ou à la Roche-sur-Yon. S'il soutient effectuer des versements au profit de son enfant, il n'en justifie pas davantage. D'autre part, l'attestation d'hébergement produite n'est que peu compatible avec la localisation de l'emploi pour lequel l'intéressé fournit des fiches de paye pour le premier semestre 2023 alors qu'il ressort des pièces du dossier, et notamment de l'audition de la compagne de M. A, que ce dernier n'a jamais réellement résidé avec elle. Par ailleurs, l'intéressé n'a, contrairement à ce qu'il soutient, pas été détenteur d'un titre de séjour mais d'un récépissé délivré dans le cadre de l'examen de sa demande de titre pour laquelle il n'a pas produit les documents sollicités par l'administration. Enfin, si le requérant - défavorablement connu des services de police pour des faits de vol pour lesquels il a lui-même indiqué avoir été incarcéré - soutient être en couple avec son actuelle compagne depuis 2021 et n'avoir connu la mère de son enfant que pendant une très brève période, il est convoqué le 14 novembre 2024 devant le tribunal judiciaire de la Roche-sur-Yon pour des faits de violence sans incapacité commises en présence d'un mineur sur une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, de sorte que l'intensité de son attache avec sa compagne doit être relativisée. L'intéressé ne justifie en outre d'aucune insertion sociale en France. Dans ces conditions, eu égard à la durée et aux conditions du séjour de l'intéressé en France, il n'est pas établi que la décision en litige du préfet de la Vendée en date du 26 juillet 2024 ait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et qu'elle aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cette décision n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. A.

Sur la décision fixant un délai de départ volontaire :

9. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

10. En second lieu, c'est sans erreur d'appréciation que le préfet de la Vendée a refusé d'octroyer à M. A un délai de départ volontaire.

Sur les moyens propres à la décision fixant le pays de destination :

11. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

12. En second lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté pour les motifs exposés au point 8.

Sur les moyens propres à la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :

13. S'il ressort des pièces du dossier et des déclarations faites à l'audience que le lien entretenu par le requérant avec son fils n'est pas de nature à interdire qu'une mesure d'éloignement puisse être prise à l'encontre de M. A, ce dernier a toutefois engagé, dans les mois suivant la naissance et la reconnaissance de l'enfant, une procédure devant le juge aux affaires familiales. Cet élément démontre que le requérant ne saurait être regardé comme s'étant désintéressé de l'enfant et constitue un élément de nature à prohiber qu'une interdiction de retour sur le territoire français soit adoptée à son encontre. M. A est donc, pour ce motif, fondé à demander l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Le présent jugement n'appelle l'adoption d'aucune mesure d'exécution particulière.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

15. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'État une somme au titre de l'articles L. 761-1 du code de justice administrative ou des articles 19 et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 26 juillet 2024 du préfet de la Vendée est annulé en tant qu'il a prononcé à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Article 3 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E A, à Me Yousfi et au préfet de la Vendée.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er août 2024.

Le magistrat désigné,La greffière,

T. DA. LENFANT

La République mande et ordonne au préfet de la Vendée en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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