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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2403158

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2403158

vendredi 9 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2403158
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES JU
Avocat requérantFRANCE TERRE D'ASILE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen a annulé l'arrêté du préfet du Pas-de-Calais du 2 août 2024 obligeant Mme B, ressortissante vietnamienne, à quitter le territoire français. Le juge a estimé que l'administration avait méconnu les obligations d'information prévues à l'article R. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en ne l'informant pas de ses droits en tant que victime potentielle de traite des êtres humains. Cette irrégularité a entaché la procédure, justifiant l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français, du refus de délai de départ volontaire, de la fixation du pays de destination et de l'interdiction de retour.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 3 et 5 août 2024, Mme C B, retenue au centre de rétention de Oissel, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 août 2024 par lequel le préfet du Pas-de-Calais l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard et de réexaminer sa situation.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen approfondi de sa situation ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu en méconnaissance de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale dès lors que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle attaquée est illégale dès lors que la décision fixant son pays de destination ainsi que celle lui refusant un délai de départ volontaire sont elles-mêmes illégales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Le préfet du Pas-de-Calais n'a pas produit de mémoire en défense mais a versé des pièces le 8 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention du Conseil de l'Europe sur la lutte contre la traite des êtres humains, adoptée le 16 mai 2005 à Varsovie, publiée par le décret n° 2008-1118 du 31 octobre 2008 ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive 2011/36/UE du Parlement européen et du Conseil du 5 avril 2011 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Esnol comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers en application de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Esnol, magistrate désignée,

- les observations de Me Souty, avocat commis d'office, représentant Mme B, assistée de M. A, interprète par voie téléphonique en langue vietnamienne qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et fait valoir en outre que la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un vice de procédure dès lors que Mme B n'a pas reçu les informations mentionnées à l'article R. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile de manière complète puisqu'il ne lui a pas été indiqué qu'elle pouvait déposer une demande de titre de séjour et disposer du droit à l'exercice d'une activité professionnelle, d'obtenir une autorisation provisoire de séjour durant le temps de réflexion mentionné à l'article précité et d'obtenir une aide juridique, alors que la situation et le comportement de la requérante illustraient les critères d'identification des victimes de réseau de traite des êtres humains, celle-ci faisant état de lourdes dettes à rembourser, d'un passage par la Chine pour se rendre au Royaume-Uni où elle compte travailler, sans pouvoir préciser la nature de son travail et en refusant de donner des éléments précis sur son lieu d'hébergement ;

- et les observations de Mme B, qui indique avoir voyagé en voiture et à pied, en groupe depuis la Chine et vouloir se rendre au Royaume-Uni pour travailler afin de rembourser les dettes de sa famille.

Le préfet du Pas-de-Calais n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C B, ressortissante vietnamienne née le 23 mars 2000, déclare être entrée sur le territoire français fin juillet 2024. Par un arrêté du 2 août 2024, dont Mme B retenue au centre de rétention de Oissel, demande l'annulation, le préfet du Pas-de-Calais l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. L'article 225-4-1 du code pénal dispose que : " La traite des êtres humains est le fait, en échange d'une rémunération ou de tout autre avantage ou d'une promesse de rémunération ou d'avantage, de recruter une personne, de la transporter, de la transférer, de l'héberger ou de l'accueillir, pour la mettre à sa disposition ou à la disposition d'un tiers, même non identifié, afin soit de permettre la commission contre cette personne des infractions de proxénétisme, d'agression ou d'atteintes sexuelles, d'exploitation de la mendicité, de conditions de travail ou d'hébergement contraires à sa dignité, soit de contraindre cette personne à commettre tout crime ou délit. / La traite des êtres humains est punie de sept ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende ". Aux termes de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui dépose plainte contre une personne qu'il accuse d'avoir commis à son encontre des faits constitutifs des infractions de traite des êtres humains ou de proxénétisme, visées aux articles 225-4-1 à 225-4-6 et 225-5 à 225-10 du code pénal, ou témoigne dans une procédure pénale concernant une personne poursuivie pour ces mêmes infractions, se voit délivrer, sous réserve qu'il ait rompu tout lien avec cette personne, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. /Elle est renouvelée pendant toute la durée de la procédure pénale, sous réserve que les conditions prévues pour sa délivrance continuent d'être satisfaites. ".

3. Aux termes de l'article R. 425-1 du même code : " Le service de police ou de gendarmerie qui dispose d'éléments permettant de considérer qu'un étranger, victime d'une des infractions constitutives de la traite des êtres humains ou du proxénétisme prévues et réprimées par les articles 225-4-1 à 225-4-6 et 225-5 à 225-10 du code pénal, est susceptible de porter plainte contre les auteurs de cette infraction ou de témoigner dans une procédure pénale contre une personne poursuivie pour une infraction identique, l'informe : / 1° De la possibilité d'admission au séjour et du droit à l'exercice d'une activité professionnelle qui lui sont ouverts par l'article L. 425-1 ; / 2° Des mesures d'accueil, d'hébergement et de protection prévues aux articles R. 425-4 et R. 425-7 à R. 425-10 ; / 3° Des droits mentionnés à l'article 53-1 du code de procédure pénale, notamment de la possibilité d'obtenir une aide juridique pour faire valoir ses droits. / Le service de police ou de gendarmerie informe également l'étranger qu'il peut bénéficier d'un délai de réflexion de trente jours, dans les conditions prévues à l'article R. 425-2, pour choisir de bénéficier ou non de la possibilité d'admission au séjour mentionnée au 1°. / Ces informations sont données dans une langue que l'étranger comprend et dans des conditions de confidentialité permettant de le mettre en confiance et d'assurer sa protection. / Ces informations peuvent être fournies, complétées ou développées auprès des personnes intéressées par des organismes de droit privé à but non lucratif, spécialisés dans le soutien aux personnes prostituées ou victimes de la traite des êtres humains, dans l'aide aux migrants ou dans l'action sociale, désignés à cet effet par le ministre chargé de l'action sociale. ". Enfin, aux termes de l'article R. 425-2 du même code : " L'étranger à qui un service de police ou de gendarmerie fournit les informations mentionnées à l'article R. 425-1 et qui choisit de bénéficier du délai de réflexion de trente jours prévu au même article se voit délivrer un récépissé de même durée par le préfet ou, à Paris, par le préfet de police, conformément aux dispositions de l'article R. 425-3. Ce délai court à compter de la remise du récépissé. Pendant le délai de réflexion, aucune décision d'éloignement ne peut être prise à l'encontre de l'étranger en application de l'article L. 611-1, ni exécutée. / Le délai de réflexion peut, à tout moment, être interrompu et le récépissé mentionné au premier alinéa retiré par le préfet territorialement compétent, si l'étranger a, de sa propre initiative, renoué un lien avec les auteurs des infractions mentionnées à l'article R. 425-1, ou si sa présence constitue une menace grave pour l'ordre public. ".

4. Il résulte des dispositions de l'article R. 425-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les services de police sont chargés d'une mission d'information, à titre conservatoire et préalablement à toute qualification pénale, des victimes potentielles de faits de traite d'êtres humains. Ainsi, lorsque ces services ont des motifs raisonnables de considérer que l'étranger pourrait être reconnu victime de tels faits, il leur appartient d'informer ce dernier de ses droits en application de ces dispositions. En l'absence d'une telle information, l'étranger est fondé à se prévaloir du délai de réflexion pendant lequel aucune mesure d'éloignement ne peut être prise, ni exécutée, notamment dans l'hypothèse où il a effectivement porté plainte par la suite.

5. Pour contester la décision portant obligation de quitter le territoire français, Mme B soutient que les services de police auraient dû l'informer de ses droits en application de l'article R. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. D'une part, il ressort des pièces du dossier que Mme B de nationalité vietnamienne, a été entendue par les services de police le 2 août 2024, alors qu'elle venait d'être interpellée à proximité de la zone portuaire de la commune de Wimereux. Si elle a indiqué aux services de police ne pas être victime de traite d'êtres humains ou de proxénétisme, en faisant état d'un évitement du sujet, il ressort du procès-verbal de son audition que la requérante a indiqué être passée par la Chine pour se rendre en Europe, ne disposer que d'argent liquide, avoir perdu ses papiers d'identité durant son parcours, se rendre au Royaume-Uni pour du travail " facile ", s'être déplacée en groupe mené par une personne chinoise et vivre " en forêt ". Compte-tenu de sa nationalité et de la notoriété de l'existence de réseaux de traite d'êtres humains dans son pays d'origine, de son jeune âge, de son attitude passive et de son refus d'expliquer pourquoi elle est montée dans le camion dont elle a affirmé ne pas connaître la destination et plus généralement du caractère lacunaire et flou de ses explications ainsi que de la circonstance que Mme B a été retrouvée dissimulée dans le coffre d'une camionnette avec six autres ressortissants vietnamiens, ces éléments auraient dû raisonnablement conduire les services de police à envisager qu'elle soit victime de traite des êtres humains au sens des dispositions précitées de l'article 225-4-1 du code pénal et à lui apporter l'information prévue par l'article R. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que, lors de son audition du 2 août 2024, l'intéressée a été spécifiquement interrogée sur les conditions de sa venue en France. Si Mme B a été questionnée sur son appartenance à un réseau de prostitution ou de traite des êtres humains, sur sa volonté de déposer plainte ou de disposer d'un hébergement " le temps de la réflexion sur [sa] situation ", questions auxquelles Mme B a répondu par la négative, il ressort des pièces du dossier que par ces seuls éléments portés à la connaissance de Mme B lors de son audition, les services de police n'ont pas informé l'intéressée ni de la possibilité d'être admise au séjour sur le fondement de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni des droits mentionnés à l'article 53-1 du code de procédure pénale, ni n'ont porté à sa connaissance le délai de réflexion de trente jours pour choisir de bénéficier ou non de la possibilité de déposer un titre, mentionnés à l'article R. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les informations mentionnées au point 1° et 3° ainsi qu'au deuxième alinéa de l'article R. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aurait été fournies à Mme B à une autre occasion. Dans ces conditions, les informations portées à la connaissance de Mme B par les services de police n'étaient pas suffisantes pour s'assurer du respect des dispositions de l'article R. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il s'ensuit que le préfet du Pas-de-Calais a entaché la décision portant obligation de quitter le territoire français d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance des articles R. 425-1 et R. 425-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Mme B a été privée d'une garantie, et le vice de procédure relevé a eu une influence sur le sens de la décision attaquée. Ce vice est, par suite, de nature à entacher d'illégalité la décision portant obligation de quitter le territoire français du 2 août 2024.

9. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, celles des décisions lui refusant un délai de départ volontaire, fixant le pays de renvoi et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'un an, qui se trouvent privées de base légale.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

10. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. "

11. En application de ces dispositions, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet du Pas-de-Calais, ou au préfet territorialement compétent, de procéder à un nouvel examen de la situation de Mme B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de la munir, dans cette attente, d'une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

12. L'exécution du présent jugement implique également, en application des dispositions de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la suppression du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans les conditions prévues à l'article 7 du décret du 28 mai 2010 susvisé.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 2 août 2024 par lequel le préfet du Pas-de-Calais a obligé Mme B à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination duquel elle pourra être renvoyée et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais ou à tout préfet territorialement compétent de réexaminer la situation de Mme B dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et au préfet du Pas-de-Calais.

Rendu disponible par mise à disposition par le greffe en application de l'article R. 922-25 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile le 9 août 2024.

La magistrate désignée,

B. ESNOL

La greffière,

P. HIS

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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