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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2403216

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2403216

mardi 13 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2403216
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES JU
Avocat requérantSOMDA

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen, statuant en urgence, rejette la requête de M. E, ressortissant iranien, qui contestait la décision du 19 juillet 2024 du préfet de l'Orne fixant le pays de destination de son éloignement, exécutant une interdiction judiciaire du territoire. Le tribunal écarte les moyens d’incompétence, d’insuffisance de motivation et de défaut d’examen, et juge que le requérant ne démontre pas de risques personnels et actuels de traitements contraires à l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme en cas de retour en Iran. La solution retenue est le rejet de l’ensemble des conclusions, y compris celles relatives à l’aide juridictionnelle et aux frais de justice.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 6 et 11 août 2024, M. C E, retenu au centre de rétention administrative de Oissel, et représenté par Me Somda, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 19 juillet 2024 par lequel le préfet de l'Orne a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné en exécution d'une interdiction judiciaire du territoire français ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard, et de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- sa requête n'est pas tardive ;

- la décision contestée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est contraire aux dispositions des articles L. 542-4 et L. 611-1 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est contraire aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 août 2024, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Delacour comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Delacour, magistrate désignée ;

- les observations de Me Somda, représentant M. F, assisté de M. A, interprète en langue kurde, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens.

Le préfet de l'Orne n'était présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, né le 20 février 1988 à Kermanshah (Iran), de nationalité iranienne, a été condamné pénalement à une peine de 4 ans d'emprisonnement et à une interdiction judiciaire du territoire français pour une durée de dix ans pour des faits d'aide à l'entrée, à la circulation ou au séjour irrégulier d'un étranger sur le territoire d'un Etat partie au protocole contre le trafic illicite de migrants en état de récidive légale. Par une décision du 19 juillet 2024, le préfet de l'Orne a fixé le pays à destination duquel l'intéressé sera éloigné. M. E demande l'annulation de cette décision.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président / () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, M. B D, qui a signé la décision attaquée, bénéficiait d'une délégation de signature du préfet de l'Orne en date du 15 avril 2024, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture, à l'effet notamment de signer la décision en litige. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué manque en fait.

4. En deuxième lieu, la décision, qui mentionne les dispositions et stipulations dont il est fait application, fait état de l'interdiction judiciaire dont M. E fait l'objet, de sa situation familiale, personnelle et professionnelle, et relève que l'intéressé n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine, ni que sa vie ou sa liberté y soient menacés. Dès lors, elle comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée.

5. En troisième lieu, M. E ne peut utilement invoquer la méconnaissance des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'encontre de la décision attaquée, laquelle se borne à fixer le pays de destination d'une mesure d'éloignement déjà édictée.

6. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français. ". Selon l'article L. 721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950.".

7. Aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : 1°) Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : a) une décision d'irrecevabilité prise en application des 1° ou 2° de l'article L. 531-32 ; / b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'artilce L. 531-32, en dehors du cas prévu au b du 2° du présent article : / c) une décision de rejet ou d'irrecevabilité dans les conditions prévues à l'article L. 753-5 ; / d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 et au 5° de l'article L. 531-27 ; / e) une décision de clôture prise en application des articles L. 531-37 ou L. 531-38 ; l'étranger qui obtient la réouverture de son dossier en application de l'article L. 531-40 bénéficie à nouveau du droit de se maintenir sur le territoire français ; / 2° Lorsque le demandeur : a) a informé l'office du retrait de sa demande d'asile en application de l'article L. 531-36 ; / b) a introduit une première demande de réexamen, qui a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité par l'office en application du 3° de l'article L. 531-32, uniquement en vue de faire échec à une décision d'éloignement ; / c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; / d) fait l'objet d'une décision définitive d'extradition vers un Etat autre que son pays d'origine ou d'une décision de remise sur le fondement d'un mandat d'arrêt européen ou d'une demande de remise par une cour pénale internationale () ".

8. Il résulte de ces dispositions qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de cette peine complémentaire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution sauf à solliciter du ministère public la levée de ses réquisitions aux fins d'exécution, spécialement au cas où le renvoi exposerait l'étranger à des traitements inhumains ou dégradants prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En revanche, ces dispositions font obstacle à ce que l'autorité administrative fixe le pays de destination s'il n'a pas encore été statué sur la demande d'asile de l'intéressé.

9. M. E soutient qu'il a sollicité le réexamen de sa demande d'asile le 20 juin 2024 alors qu'il se trouvait en détention, en raison des persécutions qu'il risquerait de subir en cas de retour en Iran, du fait de son origine kurde, et du statut d'apatride qui lui a été octroyé par le HCR, et produit à l'appui de sa requête un formulaire de demande daté du 20 juin 2024, accompagné d'une fiche établie par un bénévole de la Cimade, reprenant son récit. Si le préfet de l'Orne fait valoir que l'intéressé n'établit pas avoir transmis une telle demande, ni que cette dernière serait en cours de réexamen, il n'apporte aucun élément, notamment pas la fiche Telemofpra qu'il serait en mesure de verser au dossier, de nature à contredire les allégations de l'intéressé selon lesquelles cette demande a bel et bien été adressée, ou à démontrer qu'il ne s'agirait pas de la première demande de réexamen, ou encore que l'OFPRA aurait déjà statué à la date de la décision attaquée. Dès lors et alors qu'il n'est pas contesté que cette demande a été transmise antérieurement à l'édiction de l'arrêté attaqué, le préfet de l'Orne ne pouvait, sans commettre d'erreur de droit au regard des dispositions précitées, décider que M. E pourrait être reconduit à destination de l'Iran, pays dont il a la nationalité, avant que l'OFPRA n'ait statué sur sa demande de réexamen.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, que M. E est fondé à solliciter l'annulation de la décision du 19 juillet 2024 par laquelle le préfet de l'Orne a fixé son pays de destination en tant qu'elle n'exclut pas l'Iran.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. L'annulation ainsi prononcée, compte tenu de ses motifs, n'implique pas qu'une autorisation provisoire de séjour soit délivrée à M. E, ni aucune autre mesure d'exécution. Il y a donc lieu de rejeter les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. L'avocat désigné d'office dans le cadre de la procédure prévue par les dispositions des articles L. 614-7 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut obtenir le versement à son profit de la somme mise à la charge de la partie perdante sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 qu'à la condition que la personne qu'il assiste ait, soit directement soit par son entremise, en application de l'article 19 de cette loi, sollicité et obtenu l'aide juridictionnelle. La désignation d'office ne peut, par elle-même, valoir demande et admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle au profit de cette personne et lui ouvrir droit au bénéfice de ces dispositions. Il s'ensuit qu'il appartient à l'avocat désigné d'office qui entend obtenir le versement à son profit de la somme mise à la charge de la partie perdante de formuler expressément, au besoin dans ses écritures, une demande tendant à l'attribution de l'aide juridictionnelle à son client si celui-ci ne l'a pas fait. Le juge ne peut décider que les sommes mises à la charge de la partie perdante seront versées à cet avocat dans les conditions prévues à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sans avoir, au préalable, admis son client au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991, sans préjudice de la décision définitive du bureau d'aide juridictionnelle.

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve de l'admission définitive du requérant à l'aide juridictionnelle et sous réserve que le conseil de M. E renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de ce dernier le versement à Me Somda, conseil de E, de la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 19 juillet 2024 par laquelle le préfet de l'Orne a fixé le pays à destination duquel M. E est renvoyé en tant qu'elle n'exclut pas l'Iran est annulée.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à Me Aminata Somda, avocate de

M. E, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. E à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Somda renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, au préfet de l'Orne et à Me Somda.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 août 2024.

La magistrate désignée,

L. DELACOUR

La greffière,

A. LENFANTLa République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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