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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2403269

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2403269

jeudi 22 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2403269
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES JU
Avocat requérantYOUSFI

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen, statuant en urgence, rejette la requête de M. B, ressortissant zaïrois, qui contestait l'arrêté du préfet de l'Eure du 6 août 2024 fixant le pays de sa destination. Le tribunal écarte l'ensemble des moyens soulevés, notamment l'incompétence du signataire, l'insuffisance de motivation, la méconnaissance des droits de la défense et l'atteinte à sa vie privée et familiale. Il estime que l'arrêté est suffisamment motivé et que le préfet a procédé à un examen particulier de la situation de l'intéressé. La décision s'appuie sur le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la convention européenne des droits de l'homme et la convention internationale des droits de l'enfant.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 août 2024, M. A B demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 août 2024 par lequel le préfet de l'Eure a fixé le pays de sa destination.

Il soutient que l'arrêté contesté :

- est entaché d'incompétence ;

- est insuffisamment motivé ;

- méconnaît le principe général des droits de la défense ;

- est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- est entaché d'erreur de droit ;

- porte une atteinte excessive à son droit de mener une vie privée et familiale normale ;

- porte une atteinte excessive à l'intérêt supérieur de son enfant ;

- est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 août 2024, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Thielleux comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 19 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thielleux, magistrate désignée ;

- les observations de Me Yousfi, substituant Me Zago, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'il développe ; il soutient également que l'arrêté contesté est entaché d'un défaut de base légale, dès lors que l'arrêté du 2 août 2000 portant expulsion de M. B est obsolète ; il développe tout particulièrement les moyens tirés de ce que l'arrêté contesté est entaché d'un défaut de motivation, d'un défaut d'examen de la situation de l'intéressé et d'erreur manifeste d'appréciation ; il soutient également que l'arrêté en litige méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- et les observations de M. B, qui répond aux questions posées par le tribunal ;

- le préfet de l'Eure n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant zaïrois né le 15 décembre 1977 à Kananga, serait entré en France au mois d'août 1981 et y a obtenu le bénéfice de l'asile le 4 juillet 1990 sur la base de l'unité de famille, son père ayant été reconnu réfugié à titre principal. Par un arrêté du 2 août 2000, le ministre de l'intérieur a décidé de son expulsion du territoire français. Par une décision du 8 mars 2021, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides lui a retiré le statut de réfugié, sur le fondement des dispositions du 2° de l'article L. 711-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un courrier du 17 juillet 2024, le préfet de l'Eure a informé M. B de ce qu'il envisageait de mettre à exécution la mesure d'éloignement dont il fait l'objet. Par un arrêté du 6 août 2024, dont M. B demande l'annulation, le préfet de l'Eure a fixé le pays de sa destination.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, par un arrêté n° DCAT-SJIPE-2023-28 du 2 novembre 2023, publié le même jour au recueil n° 27-2023-329 des actes administratifs de la préfecture, le préfet de l'Eure a donné délégation à M. D C, attaché d'administration de l'Etat, chef du bureau des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer, notamment, la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, qui n'avait par ailleurs pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments afférents à la situation personnelle de M. B, mentionne, avec une précision suffisante, les circonstances de fait et de droit qui en constituent le fondement pour mettre utilement l'intéressé en mesure de discuter les motifs de cet arrêté et le juge d'exercer son contrôle. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

6. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B a présenté des observations écrites préalablement à l'adoption de l'arrêté en litige. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe général des droits de la défense doit être écarté.

7. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de l'Eure se serait abstenu de procéder à un examen particulier de la situation de M. B. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

8. En cinquième lieu, le moyen tiré de l'erreur de droit n'est pas assorti des précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé.

9. En sixième lieu, selon l'article L. 524-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, repris depuis le 1er mai 2021 à l'article L. 632-6 du même code, à compter de la date d'adoption de l'arrêté d'expulsion, " les motifs de la décision d'expulsion donnent lieu à un réexamen tous les cinq ans ". Les dispositions des mêmes articles prévoient que : " l'autorité compétente tient compte de l'évolution de la menace pour l'ordre public que constitue la présence de l'intéressé en France, des changements intervenus dans sa situation personnelle et familiale et des garanties de réinsertion professionnelle ou sociale qu'il présente, en vue de prononcer éventuellement l'abrogation de cette décision. L'étranger peut présenter des observations écrites. / A défaut de notification à l'intéressé d'une décision explicite d'abrogation dans un délai de deux mois, ce réexamen est réputé avoir conduit à une décision implicite de ne pas abroger. Cette décision est susceptible de recours. () ".

10. Il résulte de ces dispositions que l'arrêté d'expulsion du 2 août 2000 a fait l'objet d'un réexamen tous les cinq ans, et que des décisions implicites de ne pas l'abroger sont nées les 2 octobre 2005, 2 octobre 2010, 2 octobre 2015 et 2 octobre 2020. M. B n'établit, ni même n'allègue, avoir contesté ces décisions. Il suit de là que le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige serait entaché d'un défaut de base légale en raison du caractère obsolète de l'arrêté du 2 août 2000 doit être écarté.

11. En septième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

12. Il est constant que M. B s'est vu reconnaître la qualité de réfugié sur la base du principe de l'unité familiale le 4 juillet 1990, alors qu'il était mineur, par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, son père ayant été reconnu réfugié à titre principal. Il est également constant que par une décision du 8 mars 2021, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides lui a retiré le statut de réfugié, sur le fondement des dispositions du 2° de l'article L. 711-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Au soutien de son moyen, le requérant allègue que, du fait de son nom de famille, il pourrait être identifié à une ethnie particulière et serait alors susceptible de faire l'objet de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Il précise que sa mère était originaire du Sud-Kivu, tandis que son père est originaire du Nord-Kivu, et se prévaut de la situation actuelle régnant dans ces régions. Toutefois, le requérant ne produit aucune pièce permettant d'établir ses allégations, ni aucune pièce qui ferait état d'éléments actuels et circonstanciés de nature à établir qu'en cas de retour dans son pays d'origine, il serait effectivement et personnellement exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il suit de là qu'en l'état du dossier, le moyen tiré de la violation de ces stipulations doit être écarté.

13. En huitième lieu, les conséquences d'un éloignement du territoire français sur la vie privée et familiale de M. B résultent non pas de l'arrêté en litige mais de l'expulsion du territoire français dont il fait l'objet. Dès lors, et alors que le requérant n'établit, ni même n'allègue, avoir été relevé de cette décision d'expulsion ainsi prononcée à son encontre, le moyen tiré de ce que l'arrêté du 6 août 2024 en litige méconnaîtrait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté comme inopérant.

14. En neuvième lieu, il est constant que l'enfant de M. B est majeur. Le moyen tiré de la méconnaissance du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant doit, dès lors, être écarté.

15. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de l'Eure aurait entaché l'arrêté contesté d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de la situation personnelle de M. B. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

16. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 6 août 2024 par lequel le préfet de l'Eure a fixé le pays de sa destination.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de l'Eure.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 août 2024.

La magistrate désignée,

D. Thielleux

La greffière,

A. Lenfant

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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