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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2403338

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2403338

vendredi 30 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2403338
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Rouen, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la décision du 26 juin 2024 par laquelle la commission académique de Normandie a refusé l'autorisation d'instruction en famille pour l'enfant D B. La requête était fondée sur l'article L. 521-1 du code de justice administrative, invoquant l'urgence et un doute sérieux sur la légalité de la décision, notamment au regard du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation et de l'intérêt supérieur de l'enfant. Le tribunal a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, considérant que les bouleversements allégués (changement de mode de scolarisation) ne constituaient pas une atteinte suffisamment grave et immédiate à la situation des requérants. Par conséquent, la suspension de l'exécution de la décision attaquée n'a pas été ordonnée.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 août 2024, Mme F B et M. A B, représentés par la SELAS Nausica Avocats, demandent au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 26 juin 2024 par laquelle la commission académique de Normandie a rejeté leur recours préalable obligatoire formé contre la décision de refus d'autorisation d'instruction en famille prise le 13 mai 2024 par la directrice académique des services départementaux de l'éducation nationale (DASEN) de la Seine-Maritime, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) d'enjoindre à la rectrice de la région académique Normandie de leur délivrer l'autorisation demandée ou, à titre subsidiaire, de réexaminer la situation de leur fille D ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. et Mme B soutiennent que :

' la condition tenant à l'urgence est remplie dès lors que la décision attaquée les contraint à trouver rapidement une place dans un établissement, va bouleverser le rythme de l'enfant, et va contraindre leur fille à un profond ennui en classe, et à subir un décalage lors du début de l'année scolaire alors qu'il s'agit d'une année de fin de cycle ; aucun intérêt public ne vient s'opposer à l'urgence pour la famille de voir le juge statuer ; la décision attaquée va les contraindre à acquérir les ressources pédagogiques actualisées ;

' la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée est remplie dès lors que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ; la seule réalité du projet sérieux et son adaptation à l'enfant qui en est l'objet permet de remplir la condition posée par le 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, à condition d'exposer, et non de justifier, la situation propre à l'enfant afin de permettre à l'autorité administrative de la contrôler ; l'instruction en famille ne répond en aucun cas à une impossibilité de scolarisation, à une inadaptation scolaire ou à une situation propre, reconnue ab initio mais qui resterait à établir ; en l'espèce, le projet éducatif était développé et comportait les éléments essentiels de la pédagogie, et était en lien direct avec la situation de l'enfant telle que décrite dans le projet éducatif de manière suffisamment étayée ; il ne leur appartient donc pas de démontrer une situation propre à l'enfant par des circonstances particulières dans la mesure où l'élaboration d'un projet d'enseignement sérieux suffit à caractériser cette situation propre ; l'administration a, dans ces conditions, entaché sa décision d'une erreur de droit dans la mesure où elle s'est cru autorisée à contrôler l'appréciation de la situation personnelle de D alors qu'elle devait se borner à contrôler l'adaptation du projet éducatif à la situation décrite ; l'autorité administrative n'invoque aucun grief en ce qui concerne le contenu du projet éducatif ;

- la décision attaquée méconnaît l'intérêt supérieur de l'enfant protégé par le 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- à titre subsidiaire, il n'est pas justifié que la commission était régulièrement composée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 août 2024, la rectrice de l'académie de Normandie conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite ;

- aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 14 août 2024 sous le N° 2403339 par laquelle M. et Mme B demandent l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Tostivint, greffier d'audience, Mme C a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me de Bezenac, substituant Me Fouret, représentant les requérants, qui reprend les conclusions et moyens de la requête et ajoute que :

o s'agissant de l'urgence : D a bénéficié d'une autorisation d'instruction en famille en 2022-2023 et a été scolarisée au sein d'une école privée hors contrat dispensant une pédagogie adaptée ; sa scolarité s'est bien déroulée mais l'école a fermé ; le rejet opposé au titre de 2024-2025 la conduirait ainsi à connaître une troisième voie de scolarité en trois années scolaires, constituant un bouleversement important, particulièrement à son âge ; elle a été amenée à suivre un programme de grande section alors qu'elle avait l'âge de la moyenne section ; la scolarisation lui ferait ainsi perdre une année ; le projet éducatif établi par ses parents correspond à ses besoins ; une scolarisation classique impliquera un temps d'adaptation important ; la lourdeur et le manque de flexibilité va porter atteinte à son intérêt supérieur ;

o s'agissant du doute sérieux :

* il renvoie aux écritures et rappelle la teneur des débats législatifs, de la décision du Conseil constitutionnel, et de la jurisprudence du Conseil d'Etat sur le contrôle que peut et doit opérer l'administration, contrôle qui ne peut porter sur l'existence d'une situation particulière ; le code civil prévoit qu'il appartient aux parents d'assurer l'éducation des enfants jusqu'à leur majorité, en les associant à la prise de décision ; en dépit du projet éducatif important, développé, et étayé, le rectorat a voulu étendre son contrôle et a commis une erreur de droit ; le projet éducatif compte 45 pages et est détaillé ; il comprend le contexte, les démarches, l'organisation, les ressources, l'emploi du temps, et le cadre de vie de D ; il montre que le projet a du sens ; la situation propre de l'enfant est manifestement suffisamment étayée en l'espèce ;

* la décision est entachée d'une erreur de droit et méconnait l'intérêt supérieur de l'enfant ; l'année scolaire 2022-2023 démontre la qualité du projet d'instruction des parents ; 2022-2023 figure dans le même cycle que 2024-2025 ; il serait dès lors absurde de faire refaire la même chose à D ; une scolarisation au sein d'une école maternelle, même bienveillante, ne lui apportera rien en termes pédagogiques et va la perturber s'agissant de sa socialisation ; aucun motif valable ne justifie le refus en litige ; le refus n'est pas en lien avec un intérêt pédagogique, mais seulement avec la volonté de remettre D dans un cycle de scolarisation de droit commun ;

* il renvoie aux écritures s'agissant de la composition irrégulière de la commission ;

- les observations de M. E, pour la rectrice de la région académique Normandie, qui s'en remet aux écritures en défense et ajoute que :

o la décision en litige laisse le choix aux parents entre une scolarisation en établissement public, une scolarisation dans un établissement privé sous contrat, et une scolarisation dans un établissement privé hors contrat ; il a déjà été jugé que l'avance des enfants dans leur cycle ne justifie pas la délivrance d'une autorisation ; la scolarisation au sein d'une école hors contrat sur deux niveaux ne permet pas de s'assurer de l'apprentissage de l'ensemble des connaissances du cycle ;

o le motif du refus est en lien avec le projet pédagogique et ne repose pas sur la situation propre de l'enfant ; le projet éducatif prévoit 6 heures d'apprentissage formel, le reste du temps étant consacré à des activités et sorties qui n'ont pas forcément de lien avec les connaissances à acquérir ; l'instruction dont l'enfant a bénéficié en 2022-2023 ne lie pas l'administration ; le contrôle doit être effectué pour chaque année ;

o la composition de la commission était régulière ;

- et les observations de M. et Mme B, qui relèvent qu'il s'agit de la décision de leur enfant, que si elle a bien vécu son année scolaire 2023-2024, elle a été perturbée dans sa vie quotidienne, a eu des difficultés à s'endormir, et a connu des difficultés de propreté, que son emploi du temps est plus complet que les années précédentes, et que le socle commun à l'école comporte également des activités sportives comprises dans le temps scolaires.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme B ont déposé, le 19 mars 2024, une demande d'instruction en famille pour leur fille D, née le 20 août 2019, au titre de l'année scolaire 2024-2025 auprès de la directrice académique des services de l'éducation nationale de Seine-Maritime en vertu des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation en invoquant l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif. Par une décision du 13 mai 2024, la DASEN de Seine-Maritime a rejeté cette demande au motif que la scolarisation de D constitue la modalité d'instruction la plus conforme à son intérêt. Le 29 mai 2024, les intéressés ont formé un recours administratif préalable obligatoire à l'encontre de cette décision. Leur recours a été rejeté par une décision de la commission de l'académie de Normandie du 26 juin 2024, notifiée le 27 juillet 2024, qui s'est substituée à la décision du 13 mai 2024, au motif que les pédagogies centrées sur l'épanouissement et la réalisation personnelle, que souhaitent mettre en œuvre les responsables légaux de l'enfant, sont appliqués à l'école maternelle. Les requérants demandent la suspension de l'exécution de la décision du 26 juin 2024.

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

3. En l'état de l'instruction, aucun des moyens invoqués n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 26 juin 2024 par laquelle la commission académique de Normandie a rejeté le recours préalable obligatoire formé par les requérants contre la décision de refus d'autorisation d'instruction dans la famille prise le 13 mai 2024 par la directrice académique des services départementaux de l'éducation nationale de la Seine-Maritime.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la condition tenant à l'urgence à statuer, que M. et Mme B ne sont pas fondés à demander la suspension de l'exécution de la décision du 26 juin 2024. Par voie de conséquence, leurs conclusions aux fins d'injonction et celles relatives aux frais d'instance doivent être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. et Mme B est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F B, à M. A B, et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera adressée, pour information, à la rectrice de la région académique Normandie.

Fait à Rouen, le 30 août 2024.

La juge des référés

signé

C. C

Le greffier,

signé

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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