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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2403395

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2403395

jeudi 10 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2403395
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge Unique 2

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Rouen a rejeté la requête de M. B, ressortissant afghan, qui contestait l'arrêté du préfet de l'Eure du 27 juin 2024 lui refusant un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français et lui interdisant le retour pour un an. Le juge a estimé que l'arrêté était suffisamment motivé et que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'était pas fondé, faute pour le requérant d'avoir déposé une demande de titre sur un autre fondement que l'asile. La décision confirme ainsi la légalité des mesures d'éloignement prises par le préfet.

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

Par une requête enregistrée le 20 août 2024, M. D B, représenté par Me Matrand, demande au Tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 juin 2024 par lequel le préfet de l'Eure a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Eure de lui délivrer un titre de séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, ladite condamnation valant renonciation au versement de l'aide juridictionnelle ou, à titre subsidiaire, la même somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- elles sont entachées d'un vice de procédure en l'absence d'information et de contradictoire préalables ;

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- le refus de titre de séjour méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile car il va redemander un nouvel examen de son dossier à l'office français de protection des réfugiés et apatrides ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les articles L. 612-8, L. 612-9 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 octobre 2024, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 8 octobre 2024, a été entendu :

- le rapport de M. C ;

Le préfet de l'Eure et M. B n'étant ni présents, ni représentés.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né le 20 août 1991, de nationalité afghane, est entré en France irrégulièrement le 2 août 2021 selon ses déclarations. Il a déposé une demande d'asile le 27 août 2021 enregistrée par l'office français de protection des réfugiés et des apatrides le 31 mai 2023. Il a déposé une nouvelle demande d'asile le 4 mai 2023. L'office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande le 16 octobre 2023 confirmée par la cour nationale du droit d'asile le 21 mai 2024. Par l'arrêté contesté du 27 juin 2024, le préfet de l'Eure a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions :

4. L'arrêté litigieux vise les textes dont il est fait application, précise que l'office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté la demande d'asile de M. B le 16 octobre 2023 dans le cadre d'une procédure accélérée confirmée par la cour nationale du droit d'asile le 21 mai 2024. Cette demande fait suite à une première demande d'asile le 27 août 2021. Il a fait l'objet le 25 octobre 2021 d'un arrêté de remise aux autorités autrichiennes et a été déclaré en fuite le 9 avril 2023. Il mentionne les éléments relatifs à la situation personnelle et familiale de M. B. Il comprend ainsi les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. B, dont les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour refuser le titre de séjour, l'obliger à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et pour fixer le pays de renvoi, ainsi que pour arrêter, dans son principe et dans sa durée, une décision d'interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de chacune des décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

5. M. B n'ayant pas déposé de demande de titre de séjour sur un fondement autre que l'asile et le préfet de l'Eure n'ayant pas examiné une autre demande que celle déposée, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui est inopérant, ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays à destination duquel il pourra être renvoyé en exécution de cette obligation, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

7. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt C-383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

8. Il ressort des pièces du dossier que, lorsqu'il a déposé sa demande d'asile le 4 mai 2023, M. B a reçu le guide du demandeur d'asile en France, dans la langue qu'il a déclaré comprendre, qui lui est remis à cette occasion, et qui lui indique qu'il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement en cas de rejet de sa demande. Il lui appartenait ainsi lors de cette démarche d'apporter spontanément à l'administration toutes les précisions qu'il jugeait utiles, et notamment celles de nature à permettre d'apprécier son droit au séjour au regard d'autres fondements que celui de l'asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire et du droit d'être entendu doit être écarté.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () "

10. En l'espèce, il est constant que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a refusé de reconnaître la qualité de réfugié à M. B par une décision du 16 octobre 2023 prise dans le cadre de la procédure fixée au 1° de l'article L. 531-24 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Si le requérant soutient qu'il a déposé une demande d'aide juridictionnelle afin de contester la décision que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides car il est en attente de nouveaux éléments qui doivent lui être transmis, en tout état de cause, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette demande ait été déposée. Par suite, le préfet de l'Eure n'a pas entaché d'une erreur de droit la décision portant obligation de quitter le territoire français en la fondant sur les dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

11. En vertu des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. M. B soutient être en danger en cas de retour en Afghanistan dès lors que les talibans l'accusent d'être un espion et le responsable d'une attaque. Cependant, aucun élément du dossier ne permet d'établir l'existence des risques qu'il invoque au demeurant, sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile et sa demande de réexamen a été rejetée comme irrecevable par l'OFPRA. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

13. M. B, dont il n'est pas contesté qu'il vit en France depuis le mois d'août 2021, n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement avant celle attaquée, et s'est vu octroyer un délai de départ volontaire de trente jours. Dès lors et alors que l'existence d'une menace pour l'ordre public n'est pas retenue par le préfet, ce dernier a, en faisant usage de la faculté prévue à l'article L. 612-8 du code précité et en prononçant une interdiction de retour d'une durée d'un an, entaché sa décision d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions précitées. Le moyen tiré de leur méconnaissance doit par suite être accueilli.

14. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 27 juin 2024 en tant qu'elle a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

15. Aux termes de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ".

16. Eu égard à la nature de la décision annulée, l'exécution du présent jugement implique seulement, en application des dispositions précitées, la suppression du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans les conditions prévues à l'article 7 du décret du 28 mai 2010 susvisé, en tant qu'il découle de la décision annulée. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet territorialement compétent de procéder à cette suppression dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

17. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Ces dispositions font toutefois obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, dans la présente instance, au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 27 juin 2024 est annulé en tant qu'il interdit à M. B de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an.

Article 3 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de procéder à la suppression du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dont fait l'objet M. B, en tant qu'il découle de la décision annulée dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de l'Eure.

Copie en sera transmise au bureau d'aide juridictionnelle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

C. CLa greffière

N. Drouilhet

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

nd

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