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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2403933

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2403933

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2403933
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationURGENCES JU
Avocat requérantFRANCE TERRE D'ASILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 septembre 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 1er octobre 2024, M. F C D, demande au tribunal d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 25 septembre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a fixé son pays de destination en exécution de l'interdiction définitive du territoire français prononcée à son encontre.

M. C D soutient que :

- la décision a été signée par une autorité dont la compétence n'est pas justifiée ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- la procédure contradictoire a été méconnue ; il n'a pas été informé de la possibilité de formuler des observations ; il n'a pas été informé du pays de destination que l'administration envisageait de fixer ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 septembre 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Le préfet soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bouvet comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique de 13 heures 30 :

- le rapport de M. Bouvet, magistrat désigné ;

- les observations de Me Sow, avocat commis d'office, représentant M. C D, qui reprend et développe les moyens soulevés dans la requête et fait valoir, en outre, que la décision est entachée d'erreur de droit dès lors que M. C D s'est vu délivrer une autorisation provisoire de séjour ; que le jugement prononçant la peine d'interdiction du territoire n'est pas versé aux débats ; qu'il y a lieu d'admettre M. C D, au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ; qu'il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

- les observations de M. C D, assisté de M. A, interprète en arabe.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. F C D, ressortissant soudanais né le 1er janvier 1991, a été condamné, le 1er mars 2023, par le tribunal correctionnel d'Angers, à une peine d'emprisonnement de deux ans pour agression sexuelle et violation de domicile. Cette condamnation a été assortie d'une peine complémentaire d'interdiction définitive du territoire français. Par un arrêté du 25 septembre 2024, le préfet de la Seine-Maritime a fixé tout pays où il serait légalement admissible, autre que le Soudan, comme pays de destination de la peine d'interdiction du territoire prononcée à son encontre. M. C D demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 19 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'avocat commis d'office ou désigné d'office dans les cas prévus par la loi peut saisir le bureau d'aide juridictionnelle compétent au lieu et place de la personne qu'il assiste ou qu'il a assistée. ". Aux termes de l'article 20 de la même loi : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ". Par ailleurs, aux termes de l'article 80 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " Sans préjudice de l'application des articles 64-1 et 64-3 de la loi du 10 juillet 1991 (), l'avocat () commis d'office, désigné d'office, ou désigné sur demande du prévenu ou de la victime est valablement désigné au titre de l'aide juridictionnelle ou de l'aide à l'intervention de l'avocat si la personne pour le compte de laquelle il intervient remplit les conditions d'éligibilité à l'aide. ".

3. Il appartient à l'avocat désigné d'office qui entend obtenir le versement à son profit de la somme mise à la charge de la partie perdante de formuler expressément, au besoin dans ses écritures, une demande tendant à l'attribution de l'aide juridictionnelle à son client si celui-ci ne l'a pas fait. Le juge ne peut décider que les sommes mises à la charge de la partie perdante seront versées à cet avocat dans les conditions prévues à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sans avoir, au préalable, admis son client au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991, sans préjudice de la décision définitive du bureau d'aide juridictionnelle.

4. M. C D bénéficiant de l'assistance de l'avocat de permanence, a sollicité, par la voix de son conseil à l'audience, son admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle. L'intéressé doit ainsi être regardé comme ayant présenté, par l'intermédiaire de son avocat, une demande tendant à l'attribution de l'aide juridictionnelle. Dans ces conditions, eu égard à l'urgence qui s'attache au litige, il y a lieu de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. En premier lieu, par un arrêté du 12 juillet 2024, régulièrement publié, le préfet de la Seine-Maritime a donné délégation à M. E B, directeur des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer, notamment, la décision litigieuse. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué manque en fait.

6. En deuxième lieu, la décision fixant le pays de renvoi d'un étranger frappé d'une peine d'interdiction du territoire français présente le caractère d'une mesure de police qui doit être motivée en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration et est soumise notamment aux dispositions des articles L. 121-1 et suivants de ce code selon lesquelles l'administration doit mettre à même la personne intéressée de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales en ayant la faculté de se faire assister par un conseil de son choix.

7. Au cas d'espèce, la décision, qui vise les articles L. 721-3 et L.722-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'article L. 131-30 fi code pénal, ainsi que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, rappelle que M. C D, ressortissant soudanais, a été condamné à une peine d'interdiction définitive du territoire français par jugement du tribunal correctionnel d'Angers du 1er mars 2023. Par ailleurs, prenant acte, d'une part, de ce que M. C D s'était vu reconnaître le statut de réfugié, le 10 mai 2017 et, d'autre part, de ce que l'intéressé n'avait pas formulé d'observations relatives à un pays où il serait légalement admissible lors de son audition du 25 septembre 2024, l'intéressé ayant déclaré, au contraire, qu'il souhaitait retourner au Soudan, le préfet était fondé, dans l'attente de la détermination d'un Etat où M. C D serait légalement admissible, à ne pas spécifier le pays d'éloignement. Au regard de ces éléments, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de l'acte attaqué doit ainsi être écarté.

8. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. C D a été entendu, le 25 septembre 2024, préalablement à l'adoption de la décision en litige, au centre pénitentiaire du Havre, par un agent de la Police aux Frontières. Dans ce cadre, l'intéressé a invité à présenter ses observations sur la perspective de son éloignement dans tout pays où il serait légalement admissible à l'exception du Soudan, en application de la peine d'interdiction définitive du territoire français prononcée à son encontre par la juridiction pénale, ce qu'il a d'ailleurs fait en déclarant : " J'ai bien compris mais je souhaite retourner définitivement au Soudan. ". En outre, M. C D était assisté d'un interprète en langue arabe durant cette phase procédurale contradictoire. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de la procédure contradictoire doit être écarté.

9. En quatrième lieu, la circonstance que l'autorité administrative ait muni le requérant d'une autorisation provisoire de séjour, postérieurement au retrait de sa carte de résident, ne faisait, par elle-même, nullement obstacle à ce que le préfet édicte une décision fixant le pays de destination en exécution de l'interdiction définitive du territoire français prononcée par le juge pénal à l'encontre de M. C D. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

10. En cinquième lieu, en se bornant à faire valoir que le jugement correctionnel en date du 1er mars 2023 du tribunal judiciaire d'Angers le condamnant à une interdiction définitive du territoire français, n'est pas versé aux débats, le requérant ne conteste pas sérieusement s'être vu infliger cette peine complémentaire, dont il n'allègue d'ailleurs pas avoir demandé le relèvement.

11. En sixième lieu, d'une part, aux termes de l'article 131-30 du code pénal, auquel renvoie l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'elle est prévue par la loi, la peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime ou d'un délit./ L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion./ Lorsque l'interdiction du territoire accompagne une peine privative de liberté sans sursis, son application est suspendue pendant le délai d'exécution de la peine. Elle reprend, pour la durée fixée par la décision de condamnation, à compter du jour où la privation de liberté a pris fin. /() ". Aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office () d'une peine d'interdiction du territoire français (). ".

12. D'autre part, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile () / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Aux termes de l'article 3 de la même convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

13. Il résulte de ces dispositions qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de sa peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution en édictant à son encontre une décision motivée fixant son pays de destination, sous réserve qu'une telle décision n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté serait menacée, ou d'un pays où elle serait exposée à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

14. M. C D, qui ne fait valoir aucun élément de nature à établir qu'il encourrait des risques dans un pays tiers à son pays d'origine, ne peut utilement invoquer l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination en litige qui, si elle a pour objet de désigner pour destination tout pays qui lui aurait délivré des documents de voyage en cours de validité, ou tout pays dans lequel il serait légalement admissible, exclut expressément de cette liste le Soudan, son pays d'origine, vers lequel il ne peut être éloigné pour l'exécution de cette peine dès lors qu'il avait été reconnu comme y encourant des risques. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions citées au point n° 12, doit être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. C D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 25 septembre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a fixé a fixé tout pays où il serait légalement admissible, autre que le Soudan, comme pays de destination, en exécution de l'interdiction du territoire dont il fait l'objet. Ses conclusions à fin d'annulation doivent dès lors être rejetées de même que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais de l'instance.

D É C I D E :

Article 1er : M. C D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F C D, à Me Sow et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 4 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé :

C. BOUVET

La greffière,

Signé :

S. LECONTE

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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