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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2404111

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2404111

mardi 29 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2404111
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantAIT-TALEB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 octobre 2024, et des pièces complémentaires produites le 24 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Aït-Taleb, demande au juge des référés :

A titre principal :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 7 octobre 2024 par laquelle le président de la commission de discipline de la maison d'arrêt de Rouen a prononcé à son encontre une sanction de fin d'affectation sur son poste de travail ;

2°) de mettre à la charge de l'État, au bénéfice de son conseil, une somme de 1500 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

A titre subsidiaire :

2°), de surseoir à statuer sur sa requête tendant à la suspension de la décision du 7 octobre 2024 jusqu'à ce que la Cour de justice de l'Union européenne se soit prononcée sur les questions préjudicielles suivantes :

- " L'appréciation stricte et discriminatoire faite par le juge administratif français de la condition d'urgence de l'article L. 521-1 du code de justice administrative issu de la loi n°2000-597 du 30 juin 2000 dans le cadre d'un recours en référé-suspension contre une sanction disciplinaire pénitentiaire méconnaît-elle les obligations et la portée des articles 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 47 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ' "

- " Le refus du juge administratif français de reconnaître une présomption de la condition d'urgence de l'article L. 521-1 du code de justice administrative issu de la loi n°2000-597 du 30 juin 2000 dans le cadre d'un recours en référé-suspension contre une sanction disciplinaire pénitentiaire méconnaît-il les obligations et la portée des articles 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 47 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ' "

Il soutient que :

En ce qui concerne l'urgence :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que l'urgence résulte de ce que la sanction prononcée est en cours d'exécution dès lors qu'elle constitue une sanction de désaffectation de son emploi ; que l'exécution de cette sanction compromet considérablement l'issue d'une procédure de libération conditionnelle, ou de libération conditionnelle, et qu'elle le place en situation de subir un retrait de crédit de réduction de peine de manière quasi automatique ; que s'il est privé de son emploi, il sera privé de ressources alors qu'il doit procéder à l'indemnisation de la partie civile et qu'il ne reçoit pas de virements de proches ;

- à titre subsidiaire, pour l'appréciation de la condition d'urgence, l'article L. 521-1 du code de justice administrative, devra être " écarté " dès lors qu'il est inconventionnel car son application par le juge administratif français le rend incompatible avec l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 47 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'agissant des sanctions disciplinaires infligées aux détenus, de sorte que la présomption d'urgence devra être reconnue en l'espèce ; qu'en l'absence de présomption d'urgence, le recours n'est pas effectif puisque les sanctions sont immédiatement exécutées ; qu'en outre les décisions en référé ne sont pas susceptibles d'être contestées par la voie de l'appel ; que l'article 47 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne impose un recours juridictionnel effectif ;

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision :

- la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière en raison, d'une part, de l'irrégularité du compte-rendu d'incident, en l'absence du nom et de la qualité du rédacteur du compte-rendu d'incident, ce qui ne permet pas d'identifier son auteur ; que si le numéro de matricule de ce rédacteur a été mentionné, il n'est pas justifié de la nécessité de cet anonymat, et le numéro est difficilement lisible ; que l'irrégularité du compte-rendu d'incident " entraîne la nullité de la procédure subséquente " et de la décision attaquée ;

- la décision attaquée a été prise au terme d'une procédure irrégulière en raison de l'irrégularité du rapport d'enquête, qui est très lacunaire, et qui rapporte les témoignages d'autres détenus, dont il n'a pas pu prendre connaissance de manière contradictoire ; que ce rapport est incomplet car il n'a pas été précédé des investigations utiles de nature à caractériser la faute ;

- la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière en l'absence de preuve de ce que la décision d'engager des poursuites disciplinaires a été prise par une personne ayant délégation pour ce faire du chef d'établissement et que cette délégation a été régulièrement affichée ou portée à la connaissance des détenus ;

- la décision d'engagement des poursuites indique une date de rapport d'enquête erronée, de sorte que l'auteur de la décision d'engagement des poursuites n'a pu correctement apprécier l'opportunité des poursuites disciplinaires sur la base d'un rapport d'enquête qui n'était pas celui intéressant la présente procédure ;

- la décision attaquée est entachée d'irrégularité dès lors qu'elle ne mentionne pas de manière précise et nominative la présence des assesseurs de la commission de discipline, de sorte que leur identification est impossible ; qu'ainsi il n'est pas établi que la commission de discipline était régulièrement composée puisqu'il n'est pas possible de vérifier que le rédacteur du compte-rendu d'incident ne siégeait pas au sein de la commission en qualité d'assesseur ;

- la décision attaquée a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'a pas eu accès au dossier disciplinaire de l'ensemble des personnes poursuivies disciplinairement pour la même procédure ;

- la décision attaquée est entachée d'inexactitude matérielle des faits dès lors qu'il n'a pas commis les faits qui lui ont été reprochés ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne les conclusions subsidiaires relatives à une question préjudicielle :

- le renvoi préjudiciel à la Cour de justice de l'Union européenne en application de l'article 267 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne est justifié dès lors qu'il convient de déterminer si le refus de regarder l'urgence comme présumée en ce qui concerne le référé-suspension exercé à l'encontre d'une sanction disciplinaire visant un détenu méconnaît les articles 23 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 47 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ; que cette question présente une difficulté sérieuse d'interprétation du droit de l'Union européenne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 octobre 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie, dès lors que l'intéressé n'a pas été sanctionné d'une décision de déclassement d'emploi et reste libre de postuler à un autre emploi en détention, qu'il ne justifie pas de circonstances particulières propres à sa situation dès lors que son compte nominatif est excédentaire et qu'il bénéficie de virements bancaires réguliers, de sorte qu'il n'est pas sans ressources ; qu'en outre le retrait de réductions de peine lié à des sanctions disciplinaires n'est pas systématique et reste soumis à l'appréciation du juge judiciaire ;

- les moyens soulevés ne sont pas de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 10 octobre 2024 sous le numéro 2404109 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Galle, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 25 octobre 2024 :

- le rapport de Mme Galle, juge des référés ;

- les observations de Me Aït-Taleb, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, et précise que si son client reçoît des virements bancaires modestes et irréguliers, il a besoin de ses revenus en tant qu'auxiliaire afin de se procurer des objets quotidiens nécessaires en détention et d'indemniser les parties civiles ; qu'il a toujours nié les faits, et se trouvait en cour de promenade lorsque que différents détenus se sont précipité pour récupérer le contenu d'une projection mais il n'a été mis en cause par aucun des détenus auditionnés et il n'existe aucune preuve matérielle permettant de lui imputer les faits reprochés ; qu'il est apprécié par ses supérieurs dans le cadre de son emploi en détention ; qu'il n'est pas certain que la date de sortie prévisionnelle de M. B soit maintenue au 26 novembre 2024 dès lors que le juge d'application des peines pourrait décider un retrait de crédit de réduction de peine pour une durée importante ; que si un surveillant l'a identifié formellement dans un compte-rendu d'incident, ce dernier a pu se tromper en l'identifiant en raison de la confusion générale ; que les faits pour lesquels il a été sanctionné en septembre 2024 sont différents.

La clôture de l'instruction a été différée au lundi 28 octobre 2024 à 17 h.

M. B a produit un mémoire et des pièces, enregistrés le 28 octobre 2024 à 12h46 qui ont été communiqués au garde des sceaux, ministre de la justice.

Considérant ce qui suit :

1. M. B est détenu depuis le 18 avril 2024 à la maison d'arrêt de Rouen et a été affecté à un emploi au sein du service général en tant qu'employé polyvalent de restauration à compter du 27 juin 2024. Par une décision du 7 octobre 2024, le président de la commission de discipline de la maison d'arrêt a prononcé à son encontre une sanction de fin d'affectation à son poste de travail. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 7 octobre 2024, à laquelle s'est substituée la décision du 10 octobre 2024, notifiée le 11 octobre 2024, par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Rennes a rejeté le recours administratif préalable obligatoire formé par M. B contre la sanction du 7 octobre 2024. Les conclusions présentées par M. B tendant à la suspension de l'exécution de la décision du 7 octobre 2024 doivent être regardées comme étant dirigées contre celle du 10 octobre 2024 qui s'y est substituée.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin de suspension :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision.() "

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

5. Pour justifier d'une situation d'urgence, M. B soutient tout d'abord que l'absence de reconnaissance d'une présomption d'urgence en cas de contestation sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'une sanction disciplinaire d'un détenu, méconnaitrait le droit au recours effectif garanti par les articles 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 47 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Toutefois, contrairement à ce que soutient le requérant, le droit au recours effectif garanti par les stipulations précitées n'implique pas que le juge des référés fasse droit à une demande de suspension de l'exécution d'une mesure de suspension d'une sanction disciplinaire prise à l'encontre d'un détenu sans vérifier que la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie. Si le requérant soulève également, à titre subsidiaire, une exception d'inconventionnalité pour soutenir que l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être " écarté " au motif qu'il est incompatible avec les articles 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 47 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, tout en sollicitant du juge des référés qu'il prononce la suspension de l'exécution de la décision administrative contestée sur le fondement dudit article L. 521-1 du code de justice administrative, cette argumentation n'est pas davantage propre à établir que la condition d'urgence est établie en l'espèce.

6. D'autre part, il résulte de l'instruction que M. B a bénéficié d'une décision de classement au travail en application de l'article L. 412-5 du code pénitentiaire et qu'il a été sanctionné, par la décision contestée, d'une sanction de fin d'affectation à son poste de travail prévue au 2° de l'article L. 412-7 du code pénitentiaire et non d'une sanction de fin de classement au travail, de sorte qu'il n'est pas dans l'impossibilité de solliciter un autre emploi en détention et n'allègue d'ailleurs pas avoir à ce jour sollicité son affectation sur un nouvel emploi. En outre, si l'intéressé soutient qu'il ne bénéficie que de virements modestes et irréguliers en détention, il ressort toutefois de son compte nominatif qu'il a perçu entre le 2 mai et le 17 septembre 2024, dix virements bancaires réguliers de la part d'un proche, pour un montant total de 580 euros. Son travail aux services généraux classe III lui ouvre droit à une rémunération égale à 20 % du SMIC horaire brut qui lui permet de s'acheter divers objets et de verser 5 euros par mois pour l'indemnisation des parties civiles, mais ces seuls éléments ne permettent pas de caractériser une circonstance particulière de nature à justifier de l'existence d'une urgence à suspendre l'exécution de la décision contestée, alors qu'à la date de la présente ordonnance, la date de sortie de détention de M. B est prévue pour le 26 novembre 2024, depuis qu'il a bénéficié, le 17 septembre 2024, d'une réduction de peine de 112 jours accordée par le juge d'application des peines. Si le requérant soutient néanmoins qu'il pourra faire l'objet, du fait d'une précédente sanction disciplinaire qui lui a été infligée le 4 septembre 2024, et de la sanction disciplinaire dont il a fait l'objet le 7 octobre 2024, d'une décision de retrait de réduction de peine par le juge d'application des peines à hauteur de 112 jours au maximum, et que sa situation sera étudiée à la commission d'application des peines du 5 novembre 2024, l'intervention d'une telle décision de retrait de réduction de peine, prise par l'autorité judiciaire à l'issue d'une procédure contradictoire, n'est qu'hypothétique, tant dans son principe qu'en ce qui concerne le nombre de jours de réduction de peine qui pourraient être retirés. Alors que l'urgence au sens de l'article L. 521-1 doit s'apprécier à la date à laquelle le juge des référés statue, et qu'il est au demeurant loisible à l'intéressé de saisir le juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-4 du code de justice administrative en cas d'évolution de sa situation, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est pas remplie.

7. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de saisir la Cour de justice de l'Union européenne d'une question préjudicielle sur le fondement de l'article 267 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, que la condition d'urgence ne peut être regardée en l'espèce comme étant remplie. La requête formée par M. B sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit, par suite, être rejetée en toutes ses conclusions.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Aït-Taleb, et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Fait à Rouen, le 29 octobre 2024.

La juge des référés,

C. GalleLa greffière,

N. Drouilhet

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2404111

nd

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