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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2404132

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2404132

mercredi 23 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2404132
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES JU
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 octobre 2024, M. D B, représenté par Me Inquimbert, associée de la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 29 septembre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros HT à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est intervenu au terme d'une procédure irrégulière en l'absence de respect de son droit à être préalablement entendu ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré 17 octobre 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Par une décision du 2 septembre 2024, le président du tribunal a désigné M. C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers sur lesquelles il est statué selon les procédures visées au chapitre Ier du titre II du livre IX du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celles visées aux chapitres VI, VII, VII bis et VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 18 octobre 2024, après avoir présenté son rapport, le magistrat désigné a entendu les observations de Me Lechevalier, substituant Me Mary pour M. B, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans la requête. Après avoir rappelé les raisons du départ de M. B de son pays d'origine, elle a souligné que le droit d'être entendu de celui-ci n'avait pas été respecté, le préfet ne produisant pas le procès-verbal d'audition, et qu'il n'avait ainsi pu faire état du dépôt par son épouse d'une demande de titre de séjour. Elle a ensuite soutenu que, l'enfant du couple décédé prématurément étant inhumé à Bihorel, des considérations humanitaires justifiaient qu'aucune interdiction de retour n'intervienne, alors en outre que son épouse ne fait pas l'objet d'une telle mesure et que leurs enfants en âge de l'être sont scolarisés en France. Ont également été entendues les observations de M. B, assisté de Mme E, interprète en langue anglaise, qui a apporté des précisions sur les modalités de son audition, de son séjour en France depuis son arrivée et ses craintes en cas de retour au Nigéria. Ont enfin été entendues les observations de Mme A B, son épouse.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était pas présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, à 9 h 57, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B, ressortissant nigérian né le 14 avril 1990, déclare être entré en France au mois d'août 2018. Il a déposé une demande d'asile le 3 octobre 2018 en préfecture de la Seine-Maritime. Par un arrêté du 29 octobre 2018, le préfet de la Seine-Maritime a décidé son transfert aux autorités italiennes. Par un jugement n° 1804208 du 8 janvier 2019, le magistrat désigné du tribunal administratif de Rouen a annulé cet arrêté. Par une décision du 2 août 2021, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 19 septembre 2022, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté cette demande. Par un arrêté du 3 novembre 2022, le préfet de la Seine-Maritime a fait obligation à M. B de quitter le territoire français. Par un jugement n° 2204860 du 24 janvier 2023, le magistrat désigné du tribunal administratif de Rouen a rejeté le recours de ce dernier contre cet arrêté. Par suite du placement en retenue administrative de M. B le 29 septembre 2024 à fin (aux fins ') de vérification de son droit au séjour et par l'arrêté attaqué du même jour, le préfet de la Seine-Maritime a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée trois mois.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application des dispositions précitées.

Sur la recevabilité de la requête :

4. D'une part, aux termes de l'article R. 614-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'interdiction de retour sur le territoire français édictée en application de l'article L. 612-7 après la décision portant obligation de quitter le territoire français peut être contestée devant le tribunal administratif selon la procédure prévue à l'article L. 921-1 ou, lorsque l'étranger est placé en rétention administrative, selon la procédure prévue à l'article L. 921-2. () ". Aux termes de l'article L. 921-1 du même code : " Lorsqu'une disposition du présent code prévoit qu'une décision peut être contestée selon la procédure prévue au présent article, le tribunal administratif peut être saisi dans le délai de sept jours à compter de la notification de la décision. () ".

5. D'autre part, aux termes de l'article R. 421-5 du code de justice administrative : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ".

6. Il résulte de ces dispositions que, lorsque les mentions relatives aux délais de recours contre une décision administrative figurant dans la notification de cette décision sont erronées, elles doivent être regardées comme seules opposables au destinataire de la décision lorsqu'elles conduisent à indiquer un délai plus long que celui qui résulterait des dispositions normalement applicables.

7. Il ressort des pièces du dossier que si la requête de M. F a été enregistrée au greffe du tribunal, le 11 octobre 2024, plus de sept jours suivant la notification, le 29 septembre 2024, de l'arrêté attaqué, celui-ci indique, à son article 6, qu'il pouvait être contesté dans un délai de quinze jours à compter de sa notification, plus long que celui normalement applicable prévu à l'article L. 921-1 précité, et dès lors seul opposable. Il s'ensuit que la requête de M. B ne saurait être regardée comme tardive.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

8. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier et de ses déclarations à l'audience que, si M. B ne conteste pas avoir été entendu le 29 septembre 2024, il soutient ne pas avoir été interrogé sur la perspective de l'édiction d'une nouvelle mesure d'éloignement. Si le préfet indique en défense que M. B " a pu présenter ses observations et produire divers documents qui ont été pris en compte dans l'examen de sa situation ", il n'en justifie pas. Toutefois, l'intéressé, qui se borne à soutenir qu'il a été privé de la possibilité de mentionner le dépôt, par son épouse d'une demande de titre de séjour en raison de son état de santé, information dont le préfet avait nécessairement connaissance, ne démontre pas ce faisant avoir été empêché de mieux faire valoir sa défense. Il ne ressort en outre pas des pièces du dossier que cette seule circonstance aurait été susceptible d'exercer une influence sur le sens de la décision prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit de l'intéressé à être entendu préalablement à l'intervention d'une décision qui l'affecterait défavorablement doit être écarté.

9. En dernier lieu et d'une part, aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ".

10. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ".

11. M. B n'assortit ses allégations quant à ses craintes en cas de retour au Nigéria d'aucun commencement de preuve. Par ailleurs, à supposer même cette circonstance avérée, aucune pièce n'étant produite par l'intéressé, si l'inhumation à Bihorel de son fils, décédé prématurément, sur la sépulture duquel il déclare se rendre deux fois par semaine, allégation pareillement non étayée, présente le caractère d'une considération humanitaire, elle ne saurait justifier, à elle seule et eu égard à la durée de celle prononcée, qu'aucune interdiction de retour ne soit édictée. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que, à supposer même que M. B soit présent en France depuis six ans, ce qu'il ne démontre pas, il n'y allègue pas disposer en dehors de sa famille nucléaire, d'attaches familiales ou personnelles, ni de perspectives d'insertion particulières. Si elle a déposé une demande de titre de séjour le 6 février 2024, l'épouse de l'intéressé demeure en situation irrégulière. Leurs trois enfants, dont un seul est né en France, sont encore jeunes et il n'est fait état d'aucun obstacle à leur scolarisation au Nigéria. Dans ces conditions, celle-ci n'ayant pas pour effet de le séparer des membres de sa famille, en édictant une interdiction de retour d'une durée de trois mois au motif que M. B s'est maintenu sur le territoire français au-delà du délai de départ volontaire, le préfet n'a pas méconnu, en l'absence de circonstance humanitaire suffisante, les dispositions de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni eu égard à la durée de l'interdiction prononcée, porté une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale, ni à l'intérêt supérieur de ses enfants. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions et stipulations précitées doivent être écartés. Il en va de même, pour les mêmes motifs, de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de l'arrêté attaqué sur la situation personnelle de l'intéressé.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 29 septembre 2024 du préfet de la Seine-Maritime doivent être rejetées, de même que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 23 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

J. CLa greffière,

A. Lenfant

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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