jeudi 31 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2404198 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | URGENCES JU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 17 octobre 2024, M. C A, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a fixé à trente jours le délai de départ volontaire qui lui est accordé pour exécuter son obligation de quitter le territoire français ;
2°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a interdit de retour sur le territoire français pendant un mois ;
3°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pendant quarante-cinq jours ;
4°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que l'arrêté qui lui accorde un délai de départ volontaire de trente jours :
- n'a pas été précédé d'une procédure lui permettant de présenter ses observations sur la mesure envisagée, en méconnaissance de son droit d'être entendu ;
- est insuffisamment motivé ;
- n'a pas été précédé d'un examen particulier de sa situation personnelle ;
- méconnaît l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, compte tenu des circonstances exceptionnelles propres à sa situation ;
- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.
Il soutient que l'interdiction de retour sur le territoire français :
- n'a pas été précédée d'une procédure lui permettant de présenter ses observations sur la mesure envisagée, en méconnaissance de son droit d'être entendu ;
- est insuffisamment motivée ;
- n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation personnelle ;
- méconnaît l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, compte tenu des circonstances exceptionnelles propres à sa situation ;
- méconnaît les articles L. 423-23, L. 435-1 et L. 435-4 du même code et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
Il soutient que l'assignation à résidence :
- n'a pas été précédée d'une procédure lui permettant de présenter ses observations sur la mesure envisagée, en méconnaissance de son droit d'être entendu ;
- méconnaît l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet s'étant cru tenu de prendre automatiquement une telle mesure ;
- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 24 octobre 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête, en soutenant qu'elle n'est pas fondée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. B,
- les observations de Me Lechevalier représentant M. A, qui reprend et développe les conclusions et moyens de la requête, et qui demande en outre que l'aide juridictionnelle provisoire soit accordée à son client.
Les parties ont été informées pendant l'audience publique, en application des articles R. 611-7 et R. 776-25 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que le préfet ne pouvait prononcer contre M. A une interdiction de retour sur le territoire français et une assignation à résidence sur les fondements respectifs de l'article L. 612-1 et du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, son délai de départ volontaire n'étant pas expiré.
Considérant ce qui suit :
1. M. C A, ressortissant de la République de Guinée né le 26 juin 1995, est entré en France le 26 juin 2019 sous couvert d'un visa de long séjour en qualité d'étudiant. Par un premier arrêté du 24 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant six mois ; par un deuxième arrêté du même jour, le préfet l'a assigné à résidence pendant quarante-cinq jours. Par jugement n° 2401645 du 30 avril 2024, le tribunal a annulé les décisions du 24 avril 2024 portant refus de délai de départ volontaire, interdiction de retour sur le territoire français et assignation à résidence. Par trois arrêtés datés du 11 octobre 2024, le préfet de la Seine-Maritime a octroyé à M. A un délai de départ volontaire de trente jours, l'a interdit de retour sur le territoire français pendant un mois et l'a assigné à résidence pendant quarante-cinq jours.
2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur la décision accordant un délai de départ volontaire de trente jours :
3. Aux termes de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin rappelle à l'étranger son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2. Ce délai court à compter de sa notification ". Aux termes de l'article L. 612-1 du même code : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas () ".
4. En premier lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ".
5. Il ressort du procès-verbal d'audition de M. A par les services de police le 24 avril 2024 qu'il a été invité à présenter ses observations sur l'éventualité qu'une mesure d'éloignement vers son pays d'origine soit prise à son encontre. Il a ainsi pu présenter tous les éléments utiles à la détermination du délai de départ volontaire adapté à sa situation personnelle. Il n'est donc pas fondé à soutenir que son droit d'être entendu aurait été méconnu et entacherait d'illégalité la décision litigieuse.
6. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde. Il est donc suffisamment motivé, et il résulte de ses termes mêmes qu'il a été précédé d'un examen particulier de sa situation personnelle.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. La relation sentimentale de M. A avec une ressortissante française, ses projets d'acquisition immobilière et son activité salariée ne sont pas des éléments suffisants pour considérer que le délai de trente jours - délai de droit commun prévu par l'article L. 612-1 précité - qui lui est accordé pour exécuter son obligation de quitter le territoire serait entaché d'erreur manifeste et méconnaîtrait ainsi l'article L. 612-1, ni qu'il porterait une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale.
Sur les arrêtés portant interdiction de retour et assignation à résidence :
9. Aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes de l'article L. 731-1 du même code : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ".
10. Le préfet de la Seine-Maritime s'est fondé sur ces dispositions pour prononcer contre M. A, par deux arrêtés du 11 octobre 2024 une interdiction de retour sur le territoire français et une assignation à résidence. Il ressort pourtant de leurs termes mêmes qu'elles ne sont pas applicables lorsque le délai de départ volontaire accordé à l'étranger pour exécuter son obligation de quitter le territoire français n'est pas expiré. Or, lorsque ces arrêtés ont été signés, le délai de départ volontaire de trente jours accordé à M. A par un autre arrêté du même jour n'était pas expiré et n'avait pas même commencé à courir. Les arrêtés portant interdiction de retour et assignation à résidence méconnaissent donc les articles L. 612-7 et L. 731-1 précités, et M. A est fondé à en demander l'annulation pour ce motif.
Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
11. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que la SELARL Mary et Inquimbert renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, il y a lieu de mettre à la charge de l'État le versement à la SELARL Mary et Inquimbert d'une somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à ce dernier.
D É C I D E :
Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Les arrêtés du 11 octobre 2024 par lesquels le préfet de la Seine-Maritime a assigné M. A à résidence pendant quarante-cinq jours et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant un mois sont annulés.
Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que la SELARL Mary et Inquimbert renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à la SELARL Mary et Inquimbert, avocate de M. A, la somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de la Seine-Maritime.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.
Le magistrat délégué,
signé
Philippe B
Le greffier,
signé
Jean-Luc MICHEL
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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