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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2404199

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2404199

jeudi 31 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2404199
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationURGENCES JU

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen, statuant en urgence, a rejeté les requêtes de M. F C dirigées contre les arrêtés du préfet de la Seine-Maritime des 11 et 18 octobre 2024. Ces arrêtés portaient obligation de quitter le territoire français sans délai, interdiction de retour, assignation à résidence et prolongation de l'interdiction de retour. Le tribunal a considéré que les moyens soulevés, notamment l'incompétence de l'auteur des actes, la méconnaissance du droit d'être entendu, l'insuffisance de motivation, la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant, n'étaient pas fondés. La solution retenue s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I°) Par une requête enregistrée le 17 octobre 2024 sous le numéro 2404199, M. F C, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant six mois ;

3°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pendant quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'État et au bénéfice de la SELARL Mary et Inquimbert la somme de 1 500 euros hors taxes en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que l'obligation de quitter le territoire français :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est issue d'une procédure qui n'a pas respecté son droit d'être entendu, garanti par le droit de l'Union européenne ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Il soutient que le refus de délai de départ volontaire :

- a été signé par une autorité incompétente ;

- est issu d'une procédure qui n'a pas respecté son droit d'être entendu, garanti par le droit de l'Union européenne ;

- est insuffisamment motivé ;

- est illégal en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît les articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entaché d'erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Il soutient que la décision fixant le pays de renvoi :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est issue d'une procédure qui n'a pas respecté son droit d'être entendu, garanti par le droit de l'Union européenne ;

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Il soutient que l'interdiction de retour sur le territoire français :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est issue d'une procédure qui n'a pas respecté son droit d'être entendu, garanti par le droit de l'Union européenne ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Il soutient que l'assignation à résidence :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est issue d'une procédure qui n'a pas respecté son droit d'être entendu, garanti par le droit de l'Union européenne ;

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 octobre 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête, en soutenant qu'elle n'est pas fondée.

II°) Par une requête enregistrée le 22 octobre 2024 sous le numéro 2404267, M. F C, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 18 octobre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prolongé de six mois la durée de son interdiction de retour sur le territoire français ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État et au bénéfice de la SELARL Mary et Inquimbert la somme de 1 500 euros hors taxes en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que la décision attaquée :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est issue d'une procédure qui n'a pas respecté son droit d'être entendu, garanti par le droit de l'Union européenne ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les articles L. 612-11 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 octobre 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête, en soutenant qu'elle n'est pas fondée.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les observations de Me Lechevalier représentant M. C, qui reprend et développe les conclusions et moyens de sa requête ;

- les observations de M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. F C, ressortissant de la République de Guinée né le 9 janvier 1997, déclare être entré en France en 2020. Le 11 octobre 2024, à l'issue d'un contrôle d'identité, le préfet de la Seine-Maritime a signé deux arrêtés obligeant M. C à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays à destination duquel il sera renvoyé, l'interdisant de retour sur le territoire français et l'assignant à résidence pendant quarante-cinq jours. Le 18 octobre suivant, par un nouvel arrêté, le préfet a prolongé de six mois son interdiction de retour sur le territoire. Par les deux requêtes susvisées, qu'il y a lieu de joindre pour statuer par un même jugement, M. C demande l'annulation de l'ensemble de ces décisions.

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, d'admettre provisoirement M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Mme B E, chef du bureau de l'éloignement à la préfecture de la Seine-Maritime, en vertu de la délégation que lui a accordée le préfet par arrêté du 12 juillet 2024, régulièrement publié. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision manque donc en fait.

4. En deuxième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance du droit de M. C à être entendu avant l'édiction de la décision litigieuse manque également en fait, le procès-verbal de son audition du 10 octobre 2024 par les services de police établissant qu'il a été invité à présenter ses observations sur la mesure d'éloignement dont il fait l'objet.

5. En troisième lieu, l'arrêté attaqué énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles s'est fondé le préfet pour obliger M. C à quitter le territoire français. Cette décision, par suite, est suffisamment motivée. La circonstance que le préfet n'ait pas visé l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant - qui n'est pas la base légale de sa décision - est sans incidence sur la suffisance de cette motivation.

6. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

7. M. C est le père d'une enfant française née le 31 mars 2023. Toutefois, il est séparé de la mère de cette enfant, et l'attestation peu circonstanciée de celle-ci ainsi que les quelques photographies versées au dossier ne suffisent pas à prouver qu'il contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de sa fille. La réalité et l'ancienneté de sa relation avec une nouvelle compagne ne ressortent pas plus des pièces du dossier. Par ailleurs, il n'est présent en France, selon ses dires, que depuis mars 2021 et ne justifie pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine. Dans ces circonstances, en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet n'a pas porté d'atteinte excessive à sa vie privée et familiale ni à l'intérêt supérieur de sa fille, et n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

8. En premier lieu, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision doit être écarté pour les motifs exposés au point 3.

9. En deuxième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance du droit de M. C à être entendu avant l'édiction de la décision litigieuse manque également en fait, le procès-verbal de son audition du 10 octobre 2024 par les services de police établissant qu'il a été invité à présenter ses observations sur l'éventualité qu'il soit renvoyé vers son pays d'origine.

10. En troisième lieu, l'arrêté attaqué énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles s'est fondé le préfet pour fixer le pays de renvoi de M. C. Cette décision, par suite, est suffisamment motivée. La circonstance que le préfet n'ait pas visé l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant - qui n'est pas la base légale de sa décision - est sans incidence sur la suffisance de cette motivation.

11. En quatrième lieu, dès lors que les moyens de légalité soulevés contre l'obligation de quitter le territoire français ont été écartés aux points 3 à 7 du présent jugement, M. C n'est pas fondé à exciper de son illégalité pour demander l'annulation de la décision fixant son pays de renvoi.

12. En dernier lieu, les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés pour les motifs exposés au point 7.

Sur les autres décisions attaquées :

13. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de son article : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de son article L. 612-3 : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français () ".

14. Le préfet de la Seine-Maritime a refusé d'accorder à M. C un délai de départ volontaire aux motifs qu'il " ne peut justifier être entré régulièrement en France et ne prouve pas avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour " et que " lors de son audition, il a déclaré ne pas vouloir quitter la France ". M. C verse toutefois au dossier une attestation de demande d'asile que lui a remise la préfecture des Yvelines le 16 septembre 2021, qui montre qu'il a sollicité son admission au séjour en France à ce titre. En outre, s'il a déclaré ne pas vouloir quitter la France, il ne ressort ni de cette déclaration, ni d'aucune pièce du dossier qu'il aurait explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français. C'est donc par une inexacte application des articles L. 612-2 et L. 612-3 précités que le préfet a refusé d'accorder au requérant un délai de départ volontaire, et M. C est fondé à demander l'annulation de sa décision pour ce motif. Il est également fondé, par conséquent, à demander l'annulation des décisions dont la base légale est le refus de départ volontaire, à savoir l'interdiction de retour sur le territoire français du 11 octobre 2024, l'assignation à résidence du même jour et la prolongation d'interdiction de retour du 18 octobre 2024.

Sur les demandes accessoires des requêtes :

15. Le présent jugement n'appelant aucune mesure d'exécution, les demandes d'injonction au préfet sous astreinte doivent être rejetées.

16. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que la SELARL Mary et Inquimbert renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, il y a lieu de mettre à la charge de l'État le versement à la SELARL Mary et Inquimbert d'une somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à ce dernier.

D É C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les décisions du 11 octobre 2024 par lesquelles le préfet de la Seine-Maritime a refusé d'accorder à M. C un délai de départ volontaire, l'a interdit de retour sur le territoire français pendant six mois et l'a assigné à résidence pendant quarante-cinq jours, et la décision du 18 octobre 2024 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a prolongé de six mois son interdiction de retour sur le territoire français, sont annulées.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que la SELARL Mary et Inquimbert renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à la SELARL Mary et Inquimbert, avocate de M. C, la somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes susvisées est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. F C, à la SELARL Mary et Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.

Le magistrat délégué,

signé

Philippe D

Le greffier,

signé

Jean-Luc MICHEL

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2404199, 2404267

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