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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2500257

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2500257

mercredi 12 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2500257
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES JU
Avocat requérantELATRASSI-DIOME

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I./ Par une ordonnance n° 2500124 du 20 janvier 2025, le magistrat désigné du tribunal administratif d'Orléans a transmis le dossier de la requête de M. B A C au tribunal administratif de Rouen en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative et de l'article R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par une requête, un mémoire et des pièces, enregistrés le 14 janvier et les 5 et 6 février 2025 sous le n° 2500257, M. B A C, représenté par Me Elatrassi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 janvier 2025 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prolongé son interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 janvier 2025 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une période de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision d'interdiction de retour :

*a été prise par une autorité incompétente ;

*est insuffisamment motivée ;

*est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

*méconnaît l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

*méconnaît l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

*est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

*est dépourvue de base légale.

- la décision d'assignation à résidence :

*a été prise par une autorité incompétente ;

*est insuffisamment motivée ;

*est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

*méconnaît l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

*méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

*est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2025, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

II./ Par une requête et un mémoire, enregistrés le 21 janvier et le 5 février 2025, M. B A C, représenté par Me Elatrassi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 janvier 2025 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une période de quarante-cinq jours ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente de ce réexamen, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que la décision attaquée :

- a été prise par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

*est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

*méconnaît l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

*méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

*est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 février 2025, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces des dossiers ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Armand comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Armand, magistrat désigné,

- les observations de Me Elatrassi pour M. A C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient, en outre, que l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ne peut plus être exécutée en raison d'un changement dans les circonstances de fait postérieurs à son édiction résultant de la naissance de son enfant et que cette décision doit donc être suspendue.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant tunisien né le 5 décembre 1994, a fait l'objet, le 17 mai 2023, d'une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par deux requêtes enregistrées sous les n°s 2500257 et 2500284, qu'il y a lieu de joindre pour statuer par un seul jugement dès lors qu'elles concernent la situation d'un même ressortissant étranger et qu'elles ont fait l'objet d'une instruction commune, le requérant demande au tribunal d'annuler, d'une part, l'arrêté du 10 janvier 2025 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prolongé son interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et, d'autre part, l'arrêt du même jour par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une période de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. A C est le père d'une enfant française, née le 6 mai 2024, issue de la relation de concubinage qu'il entretient avec une ressortissante française. Le requérant a produit des pièces attestant qu'il entretient une relation effective avec sa fille et qu'il contribue, dans la mesure de ses moyens, à l'entretien et à l'éducation de celle-ci. Si M. A C a été placé en garde à vue le 10 janvier 2025 dans le cadre d'une enquête ouverte pour des faits de violence aggravée sur son enfant, il ressort des pièces du dossier, et en particulier de l'ordonnance de maintien en placement auprès des services de l'aide sociale à l'enfance (ASE) rendue par le juge des enfants de la cour d'appel de Rouen le 14 janvier 2025, que sa fille a été hospitalisée, à compter du 23 septembre 2024, à l'initiative de son père et malgré l'opposition de sa mère, à la suite de la découverte par M. A C d'une ecchymose sur sa joue gauche et d'une douleur du membre inférieur gauche, alors qu'elle était sous la responsabilité de sa mère. En tenant compte de cette situation, le juge des enfants a accordé un droit de visite médiatisé au requérant plus étendu que celui de la mère de l'enfant. Dans ces conditions, dès lors que la décision attaquée fait obstacle au retour de M. A C sur le territoire français, qui plus est pour une durée de deux ans, et l'empêche ainsi de maintenir des liens effectifs avec son enfant dont il constitue le principal référent parental, cette décision a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen doit, par suite, être accueilli.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du préfet de la Seine-Maritime du 10 janvier 2025 prolongeant l'interdiction de retour sur le territoire français de M. A C pour une durée de deux ans doit être annulée.

En ce qui concerne la décision d'assignation à résidence :

5. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicable au litige : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Aux termes de l'article L. 732-8 du même code applicable au litige : " La décision d'assignation à résidence prise en application des 1°, 2°, 3°, 4° ou 5° de l'article L. 731-1 peut être contestée selon la procédure prévue à l'article L. 921-1. / Elle peut être contestée dans le même recours que la décision d'éloignement qu'elle accompagne. Lorsqu'elle a été notifiée après la décision d'éloignement, elle peut être contestée alors même que la légalité de la décision d'éloignement a déjà été confirmée par le juge administratif ou ne peut plus être contestée ".

6. Il résulte de ces dispositions que l'autorité administrative peut ordonner l'assignation à résidence d'un étranger faisant l'objet d'une obligation de quitter le territoire français prise moins de trois ans auparavant et pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé. Une telle mesure a pour objet de mettre à exécution la décision prononçant l'obligation de quitter le territoire français et ne peut être regardée comme constituant ou révélant une nouvelle décision comportant obligation de quitter le territoire, qui serait susceptible de faire l'objet d'une demande d'annulation. Il appartient toutefois à l'autorité administrative de ne pas mettre à exécution l'obligation de quitter le territoire si un changement dans les circonstances de droit ou de fait a pour conséquence de faire obstacle à la mesure d'éloignement. Dans pareille hypothèse, l'étranger peut demander, sur le fondement de l'article L. 732-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au président du tribunal administratif l'annulation de cette décision d'assignation à résidence dans les sept jours suivant sa notification. S'il n'appartient pas à ce juge de connaître de conclusions tendant à l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français, après que le tribunal administratif, saisi sur le fondement de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur, a statué ou que le délai prévu pour le saisir a expiré, il lui est loisible, le cas échéant, d'une part, de relever, dans sa décision, que l'intervention de nouvelles circonstances de fait ou de droit fait obstacle à l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français et impose à l'autorité administrative de réexaminer la situation administrative de l'étranger et, d'autre part, d'en tirer les conséquences en suspendant les effets de la décision devenue, en l'état, inexécutable.

7. Il est constant que M. A C est devenu, postérieurement à l'arrêté du 17 mai 2023 l'obligeant à quitter le territoire français, le père d'une enfance française. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 3, l'exécution de la mesure d'éloignement prise à son encontre aurait pour effet de porter une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dès lors, le requérant doit être regardé comme justifiant d'une circonstance de fait nouvelle faisant obstacle à l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français édictée le 17 mai 2023. Ce moyen doit, par suite, être accueilli.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 10 janvier 2025 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conséquences de l'annulation :

9. En premier lieu, l'exécution du présent jugement implique qu'il soit mis fin à la mesure d'assignation à résidence, en application de l'article L. 614-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. En second lieu, ainsi qu'il a été dit au point 7, l'intervention d'une circonstance de fait nouvelle fait obstacle à l'exécution de la mesure d'éloignement dont fait l'objet M. A C. Il y a lieu d'en tirer les conséquences en suspendant les effets de cette mesure d'éloignement devenue, en l'état, inexécutable.

11. Eu égard à ce qui vient d'être dit, l'exécution du présent jugement implique que le préfet compétent procède au réexamen de la situation de M. A C. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet compétent d'y procéder, au regard des motifs exposés au point 7, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de la même date.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. A C d'une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du 10 janvier 2025 par lesquels le préfet de la Seine-Maritime a prolongé l'interdiction de retour sur le territoire français de M. A C pour une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours sont annulés.

Article 2 : Les effets de l'obligation de quitter le territoire français édictée le 17 mai 2023 sont suspendus.

Article 3 : Il est enjoint au préfet compétent de procéder au réexamen de la situation de M. A C dans les conditions fixées au point 11, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de la même date.

Article 4 : L'Etat versera à M. A C une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A C et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 février 2025.

Le magistrat désigné,

G. ARMANDLa greffière,

A. LENFANT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2500257, 2500284

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