Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 20 juin 2025, M. A... B..., représenté par la SELARL Mary & Inquimbert, demande au tribunal :
d’annuler l’arrêté du 18 février 2025 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de son renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de six mois ;
d’enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer un titre de séjour, subsidiairement, de procéder à un nouvel examen de sa situation, et de le munir dans cette attente d’une autorisation provisoire de séjour, le tout dans un délai de trente jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
de mettre à la charge de l’État la somme de 1 500 euros au titre de l’article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique.
M. B... soutient que :
S’agissant de la décision de refus de titre de séjour :
elle méconnaît le principe général du droit de l’Union européenne relatif au droit d’être entendu préalablement à toute décision défavorable ;
elle méconnaît les dispositions de l’article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lequel renvoie aux dispositions de l’article L. 423-23 de ce code ;
elle repose sur une erreur manifeste d’appréciation.
S’agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
elle méconnaît le principe général du droit de l’Union européenne relatif au droit d’être entendu préalablement à toute décision défavorable ;
elle est, en raison de l’illégalité de la décision lui refusant un titre de séjour, dépourvue de base légale
elle procède d’une erreur manifeste d’appréciation.
S’agissant de la décision fixant le pays de destination :
elle méconnaît le principe général du droit de l’Union européenne relatif au droit d’être entendu préalablement à toute décision défavorable ;
elle est, en raison de l’illégalité de la décision de refus de séjour et de la décision portant obligation de quitter le territoire français, dépourvue de base légale ;
elle méconnaît les dispositions de l’article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
elle procède d’une erreur manifeste d’appréciation.
S’agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
elle méconnaît le principe général du droit de l’Union européenne relatif au droit d’être entendu préalablement à toute décision défavorable ;
elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
elle repose sur une erreur manifeste d’appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistrés le 24 juillet 2025, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. B... ne sont pas fondés.
Vu :
la décision du 22 mai 2025 par laquelle M. B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale ;
la décision par laquelle le président de la formation de jugement a décidé de dispenser la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience en application de l’article R. 732-1-1 du code de justice administrative ;
les autres pièces du dossier.
Vu :
la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
le rapport de M. Deflinne, premier conseiller ;
et les observations de Me Mary, représentant M. B....
Considérant ce qui suit :
M. B..., ressortissant camerounais, né le 29 juin 1996, est, selon ses dires, entré sur le territoire français le 25 avril 2022. Il a déposé une demande d’asile le 5 mai 2022 qui a été rejetée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 8 août 2022 et par la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) le 24 avril 2023. Une obligation de quitter le territoire français a été adoptée à l’encontre de l’intéressé le 3 juillet 2023, qui n’y a pas déféré. Le 5 juillet 2024, il a présenté une nouvelle demande d’asile, qui a été rejetée par l’OFPRA le 25 juillet 2024 et par la CNDA le 12 novembre 2024. Par arrêté du 18 février 2025, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de l’admettre au séjour et a assorti son refus d’une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours ainsi que d’une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de six mois aux motifs que M. B... ne pouvait se prévaloir de la qualité de réfugié, qu’il ne disposait plus de droit de se maintenir sur le territoire français, que les éléments produits dans le cadre de l’examen de son droit au séjour sur l’ensemble des fondements de délivrance d’un titre de séjour ne justifiaient pas de l’admettre au séjour, qu’il ne justifiait pas que le centre de ses intérêts privés se situait en France, qu’il était arrivé récemment en France, que sa compagne et leur enfant résidait au Cameroun, qu’il ne disposait pas d’un logement ni d’une insertion sociale ou professionnelle, qu’il ne remplissait aucune des conditions permettant la délivrance de plein droit d’un titre, que sa situation personnelle ne permettait pas de considérer qu’il serait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale, que sa situation ne contrevenait pas aux stipulations de l’article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et que l’examen de son dossier ne permettait pas d’envisager une régularisation à titre exceptionnel et dérogatoire. M. B... demande l’annulation de ces décisions.
Sur le moyen commun à l’ensemble des décisions :
L’étranger, lorsqu’il sollicite la délivrance ou le renouvellement d’un titre de séjour, y compris au titre de l’asile, en raison même de l’accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu’en cas de refus, il pourra faire l’objet d’une mesure d’éloignement. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, et, le cas échéant, au cours de l’instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l’administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d’éléments nouveaux. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée a été prise postérieurement au prononcé des décisions de l’OFPRA et de la CNDA refusant la qualité de réfugié à M. B..., lequel a par ailleurs été destinataire d’un courrier de la préfecture du 6 janvier 2025 dont il ne conteste pas qu’il l’invitait à produire les éléments susceptibles de justifier de sa situation pour fonder la délivrance de l’un des titres de séjour prévus par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il appartenait à l’intéressé de fournir spontanément à l’administration, avant comme après le rejet de sa demande d’asile, tout élément utile relatif à sa situation. Il n’établit pas avoir présenté ces éléments. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de son droit d’être entendu doivent être écartés.
Sur les moyens propres au refus de titre de séjour :
M. B..., qui serait entré sur le territoire français le 25 avril 2022, soutient que sa situation justifie son admission exceptionnelle au séjour. Il ressort toutefois des pièces du dossier que l’intéressé, dont la concubine et leur enfant ne résident pas en France, n’est entré sur le territoire français qu’à l’âge de vingt-cinq ans après avoir toujours vécu dans son pays d’origine. Il ne justifie pas avoir constitué de vie familiale en France, ni d’aucune insertion sociale ou professionnelle dans la société française. Dans ces conditions, eu égard à la durée et aux conditions du séjour de l’intéressé en France, et alors que M. B... ne peut en tout état de cause pas être regardé comme justifiant pouvoir bénéficier d’un titre de séjour de plein droit sur le fondement de l’article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision contestée, qui ne méconnaît pas les dispositions de l’article L. 435-1 de ce code, n’est pas entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Sur les moyens propres à l’obligation de quitter le territoire français :
En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l’exception d’illégalité de la décision portant refus de séjour doit être écarté.
En second lieu, le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation doit être écarté pour les motifs exposés au point 3.
Sur les moyens propres à la décision fixant le pays de destination :
En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l’exception d’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté de même, et en tout état de cause que celui tiré de l’exception d’illégalité de la décision portant refus de séjour.
En deuxième lieu, aux termes de l’article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ». Aux termes du dernier alinéa de l’article L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « […] Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. »
Si M. B... soutient que sa vie et sa liberté seraient menacées en cas de retour dans son pays d’origine en raison de son engagement politique, il n’en justifie qu’au moyen, soit de documents généraux, soit d’un article de presse qui, daté de 2023, ferait notamment état de sa situation. Par suite, il n’apporte au soutien de ses allégations aucun élément différent de ceux produits devant les juges de l’asile de nature à justifier des craintes alléguées. Ainsi, le requérant n’est pas fondé à soutenir que la décision contestée aurait été adoptée en méconnaissance des stipulations de l’article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, ni des dispositions précitées de l’article L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
En dernier lieu, le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation doit être écarté pour les motifs exposés au point 3.
Sur les moyens propres à l’interdiction de retour sur le territoire français :
Aux termes des dispositions de l’article L. 612-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsque l’étranger n’est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l’autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d’une interdiction de retour sur le territoire français. » Aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l’autorité administrative tient compte de la durée de présence de l’étranger sur le territoire français, de la nature et de l’ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu’il a déjà fait l’objet ou non d’une mesure d’éloignement et de la menace pour l’ordre public que représente sa présence sur le territoire français. »
Ainsi que le soutient à bon droit le requérant, les motifs de l’arrêté attaqué révèlent que le préfet de la Seine-Maritime s’est cru dans l’obligation de prononcer une interdiction de retour sur le territoire français alors qu’il n’était pas dans le cas où aucun délai de départ volontaire n’avait été donné à M. B... pour satisfaire à l’obligation de quitter le territoire français. Par suite, ce dernier est fondé à soutenir que la décision d’interdiction de retour sur le territoire français est entachée d’erreur de droit.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que M. B... est seulement fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 18 février 2025 du préfet de la Seine-Maritime en tant qu’il a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de six mois. Cette annulation partielle n’implique aucune mesure d’exécution et, dès lors qu’elle ne confère pas la qualité de partie essentiellement gagnante au requérant, ne peut donner lieu à l’attribution d’une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens à son profit.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 18 février 2025 du préfet de la Seine-Maritime est annulé en tant qu’il a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de six mois à l’encontre de M. B....
Article 2 : Le surplus de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B..., à la SELARL Mary & Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.
Délibéré après l'audience du 25 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Banvillet, président,
M. Deflinne, premier conseiller,
Mme Ameline, première conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 décembre 2025.
Le rapporteur,
signé
T. DEFLINNE
Le président,
signé
M. BANVILLET
Le greffier,
signé
N. BOULAY
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.