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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2503624

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2503624

jeudi 14 août 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2503624
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantMASSARDIER JULIA

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen a été saisi en référé-suspension par M. B C, étudiant en pharmacie exclu pour quatre ans de tout établissement d’enseignement supérieur par la section disciplinaire de l’Université de Rouen Normandie. Le juge des référés a estimé que la condition d’urgence était remplie, la sanction empêchant l’étudiant de s’inscrire pour l’année universitaire 2025-2026 et de soutenir sa thèse. Il a également retenu l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la décision, en raison d’une méconnaissance des droits de la défense et du principe d’impartialité, la rapporteure ayant siégé au sein de la formation de jugement. En conséquence, la suspension de la décision d’exclusion a été ordonnée sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 juillet 2025, M. B C, représenté par Me Massardier, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la décision du 18 juillet 2025 par laquelle la section disciplinaire du conseil académique de l'Université de Rouen Normandie compétente à l'égard des usagers l'a exclu de tout établissement public d'enseignement supérieur pour une durée de quatre ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Université de Rouen Normandie une somme de 2 400 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

3°) de condamner l'Université de Rouen Normandie aux entiers dépens.

Il soutient que :

- La condition d'urgence est satisfaite dès lors que la mesure litigieuse a pour effet de le priver de la possibilité de s'inscrire à la faculté pour l'année universitaire 2025-2026 alors qu'il doit finir son parcours universitaire et soutenir sa thèse d'exercice en pharmacie en se réinscrivant à l'université avant octobre 2025 ;

- Il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

o elle méconnaît les droits de la défense, et méconnait l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en raison du non-respect de la procédure contradictoire dès lors qu'il n'a pas reçu la copie du rapport d'instruction, qu'il n'a pas pu être présent lors de l'audition des plaignantes, que les procès-verbaux d'audition ne constituent pas une retranscription des propos tenus, et que les " relevés de faits " ne sont pas signés des plaignantes, de sorte que la rapporteure devant la commission de discipline, qui a rédigé ces procès-verbaux, a eu accès à des informations qui ne lui ont pas été communiquées, alors qu'elle a siégé dans la section disciplinaire ;

o elle méconnait les droits de la défense et l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que les témoins extérieurs mentionnés par les plaignantes n'ont pas été entendus et qu'il n'a pas été en mesure de les interroger ;

o elle est entachée d'irrégularité et méconnait l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en raison du défaut d'impartialité de la commission, dès lors que la rapporteure de la commission de discipline a également siégé au sein de la commission, et que le contenu de son rapport révèle un défaut d'impartialité ;

o elle méconnaît les dispositions de l'article R. 811-11 du Code de l'éducation et est entachée d'erreur de droit dès lors que les faits ne peuvent être qualifiés de fautes disciplinaires ;

o elle est fondée sur des faits qui ne sont pas matériellement établis ;

o elle est entachée de disproportion au regard de la nature des faits et de sa situation universitaire.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 août 2025, l'Université Rouen Normandie, représentée par Me Pichon, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge de M. C la somme de 4 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que le requérant peut se réinscrire en 6ème année à l'issue de la période d'exclusion, qu'il existe un intérêt public à maintenir la sanction eu égard aux contacts nombreux du requérant avec le monde universitaire et étudiant.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu :

- la requête n° 2503623 par laquelle M. C demande l'annulation de la décision contestée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'éducation ;

- l'arrêté ministériel du 8 avril 2013 relatif au régime des études en vue du diplôme d'Etat de docteur en pharmacie ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Galle, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Ont été entendus au cours de l'audience :

- le rapport de Mme Galle, juge des référés ;

- les observations de Me Avenel, substituant Me Massardier, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens, en précisant, au sujet de la méconnaissance des droits de la défense qu'elle entend soulever la méconnaissance, par la décision attaquée elle-même, des stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et non par la voie de l'exception d'inconventionnalité des dispositions du code de l'éducation ; elle souligne que l'atteinte à la réputation de l'université n'est établie par aucun élément du dossier, et que les impacts déclarés par les étudiantes sur leur santé et leur scolarité ne sont pas corroborés par des pièces ;

- les observations de M. C lui-même, qui précise qu'il a validé son troisième cycle en septembre 2024 et indique maintenir le contenu de ses déclarations faites devant la rapporteure de la commission de discipline quant aux faits reprochés ; il précise, au sujet du témoignage de Mme A, que leur relation était ambiguë du fait de sentiments amoureux non partagés par l'intéressée, en précisant n'avoir jamais eu de relation sexuelle avec l'intéressée ; il précise que la sanction a un impact important sur sa santé physique et mentale ;

- les observations de Me Pilorge, substituant Me Pichon, représentant l'université de Rouen Normandie, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures par les mêmes moyens, en précisant qu'il existe des dérogations pour dépasser le délai de soutenance d'une thèse, que l'université a attendu l'issue de la procédure disciplinaire avant de transmettre un signalement au procureur de la République, que les faits revêtent un caractère disciplinaire au regard de l'atteinte au bon ordre et à la réputation de l'université.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C est étudiant en pharmacie au sein de l'UFR Santé de l'université de Rouen Normandie, en cours de rédaction de sa thèse d'exercice à l'issue de la validation de troisième cycle. Par une décision datée du 18 juillet 2025, la section disciplinaire du conseil académique de l'université de Rouen Normandie a prononcé à l'encontre de l'intéressé, lors de sa séance du 9 juillet 2025, l'exclusion de tout établissement public d'enseignement supérieur pour une durée de quatre ans. M. C demande la suspension de l'exécution de cette décision.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

3. Il résulte des dispositions précitées que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

4. En l'espèce, la sanction contestée du 18 juillet 2025 a pour effet d'empêcher M. C, qui a validé en septembre 2024 son troisième cycle court et était inscrit à l'université en vue de préparer la thèse d'exercice du diplôme d'Etat de docteur en pharmacie, de se réinscrire dans tout établissement public d'enseignement supérieur pour une durée de quatre ans. En vertu de l'article 23 de l'arrêté ministériel du 8 avril 2013 relatif au régime des études en vue du diplôme d'Etat de docteur en pharmacie, la soutenance de la thèse d'exercice, qui conditionne la délivrance du diplôme d'Etat de docteur en pharmacie, doit être réalisée dans un délai maximal de deux ans à compter de la validation du troisième cycle court, et seule une possibilité de dérogation exceptionnelle à ce délai, qui n'est pas de droit, peut être accordée. Par suite, la sanction litigieuse a pour effet d'empêcher le requérant de soutenir cette thèse au cours de la présente année universitaire mais également de faire obstacle à sa réinscription pour l'année 2025-2026 en vue de la soutenir dans le délai prescrit, et de l'empêcher d'obtenir le diplôme d'Etat de docteur en pharmacie. En conséquence, l'exécution de cette sanction préjudicie de manière grave à sa situation. L'université de Rouen Normandie se prévaut, pour solliciter le maintien de l'exécution de la sanction litigieuse, d'un motif d'intérêt général au regard de la gravité des faits reprochés au requérant, en l'espèce des faits d'agression sexuelle à l'encontre de plusieurs étudiantes commis entre septembre 2020 et septembre 2024 lors de soirées organisées au domicile privé d'étudiants de l'université, ou en boîte de nuit. Si plusieurs des faits reprochés dans la décision attaquée présentent un caractère de gravité certain, en particulier s'agissant des deux plaignantes auditionnées par la rapporteure de la commission de discipline, il ne résulte pas de l'instruction que les faits mentionnés dans la décision attaquée aient donné lieu à une ou plusieurs plaintes pénales de la part des étudiantes, et il est constant qu'ils n'ont pas fait, à ce jour, l'objet d'un signalement au procureur de la République de la part de l'université. Alors qu'en l'état de l'instruction, les faits invoqués par l'université ne sont corroborés par aucun élément extérieur aux déclarations des plaignantes, que le requérant conteste fermement la commission d'agressions sexuelles, en relevant notamment pour l'une des plaignantes l'existence d'une ambiguïté dans leur relation liée à la fréquence des invitations dont il fait l'objet de la part de l'intéressée, les faits reprochés au requérant ne sauraient suffire, en l'état, à caractériser l'existence d'un intérêt public justifiant le maintien de l'exécution de la sanction. Enfin, il n'est pas sérieusement contesté que le requérant n'a plus vocation à suivre des enseignements à l'université de Rouen ou dans une autre université avant la soutenance de sa thèse d'exercice, pour laquelle il doit seulement être inscrit. Dans ces conditions, et alors même que le requérant a, ainsi que le relève l'université, exercé diverses responsabilités dans le milieu étudiant rouennais jusqu'en 2022, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, il n'est pas établi que le maintien de la sanction serait indispensable à la protection d'un intérêt public tenant à la protection des étudiantes, et la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne la condition relative au doute sérieux :

5. Aux termes de l'article R 811-11 du code de l'éducation : " Relève du régime disciplinaire prévu aux articles R. 811-10 à R. 811-42 tout usager de l'université lorsqu'il est auteur ou complice, notamment : () 2° De tout fait de nature à porter atteinte à l'ordre, au bon fonctionnement ou à la réputation de l'université. "

6. Il résulte de l'instruction que les faits d'agression sexuelle reprochés à M. C durant la période de septembre 2020 à septembre 2024 sont fondés sur les témoignages de cinq plaignantes, toutes étudiantes de l'université de Rouen, dont quatre poursuivent des études de pharmacie et une des études de médecine. Aucune n'est issue de la même promotion que le requérant et aucune n'a suivi d'enseignement en commun avec lui, ni n'indique l'avoir déjà rencontré au sein de l'université. Les soirées au cours desquelles se sont déroulés les faits ont eu lieu, pour l'essentiel, au sein des domiciles privés des étudiantes en cause, ou au domicile de M. C, et un incident, moins grave, s'est déroulé en boite de nuit. Aucune des soirées en cause n'était organisée dans un cadre universitaire. Si l'université de Rouen Normandie se prévaut de l'atteinte au bon ordre et à la réputation de l'université, aucune pièce ne permet d'établir qu'une quelconque publicité a été donnée aux faits reprochés à M. C, ni au sein de l'université, ni en dehors, à l'époque des faits. Il ne résulte pas davantage de l'instruction que ces faits auraient été portés à la connaissance de la communauté universitaire ou du public depuis la dénonciation des faits par les étudiantes à la référente de l'UFR chargée de la lutte contre violences sexuelles et sexistes en mars 2025. Si plusieurs plaignantes ont déclaré, lors de leurs auditions, avoir redoublé une année universitaire ou échoué à leurs examens et souffrir de troubles du sommeil et de perte de poids, l'impact que les faits relatés dans les témoignages des plaignantes auraient eu sur leur scolarité et leur santé, n'est, en l'état de l'instruction, corroboré par aucune pièce permettant d'objectiver, a minima, la date et la nature des problèmes de santé ou des difficultés scolaires rencontrés permettant de les mettre en lien avec les faits reprochés, alors que cet impact est contesté par le requérant qui évoque pour l'une des plaignantes d'autres causes possibles. Ainsi, en l'état de l'instruction, en l'absence de tout retentissement établi sur le fonctionnement de l'université ou le climat entre étudiants de l'université, et de tout impact suffisamment avéré sur la santé et la scolarité des étudiantes, le moyen tiré de ce que les faits reprochés à l'intéressé ne constituent pas des fautes susceptibles de fonder des poursuites disciplinaires sur le fondement de l'article R. 811-11 du code de l'éducation est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

7. Les deux conditions prévues par l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 18 juillet 2025 par laquelle la section disciplinaire du conseil académique de l'université de Rouen Normandie, réunie en commission de discipline, a prononcé à l'encontre de M. C une sanction d'exclusion de tout établissement d'établissement public d'enseignement supérieur pour une durée de quatre ans.

Sur les frais liés au litige :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. C, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que l'université de Rouen Normandie demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'université de Rouen Normandie une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. C et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 18 juillet 2025 par laquelle la section disciplinaire du conseil académique de l'université de Rouen Normandie, réunie en commission de discipline, a prononcé à l'encontre de M. C une sanction d'exclusion de tout établissement public d'enseignement supérieur pour une durée de quatre ans, est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête en annulation présentée par M. C.

Article 2 : L'université Rouen Normandie versera à M. C une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par l'université Rouen Normandie sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C et à l'université de Rouen Normandie.

Fait à Rouen, le 14 août 2025.

La juge des référés,

C. GalleLe greffier

J-B. Mialon

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur, et de la recherche, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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