Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2100161

vendredi 13 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2100161
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantHERREN

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a rejeté la requête de M. B, un fonctionnaire de police, qui demandait l'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande d'indemnisation et la condamnation de l'État à lui verser 197 622 euros pour harcèlement moral et fautes de gestion de carrière. Le tribunal a estimé que les éléments fournis par M. B ne permettaient pas de présumer l'existence d'un harcèlement moral au sens de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 (désormais codifié à l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique). En conséquence, la responsabilité de l'État n'a pas été engagée, et les conclusions indemnitaires ont été rejetées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 7 janvier 2021, le 24 mars 2021 et le 29 juillet 2022, M. A B, représenté par Me Herren, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet de sa demande d'indemnisation du 3 septembre 2020 et de condamner le ministre de l'intérieur à lui verser la somme de 197 622 euros à titre de réparation des préjudices qu'il a subis d'octobre 2015 à octobre 2019 du fait des agissements fautifs de la DGPN majorée des intérêts ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a été victime d'une situation constitutive de harcèlement moral, au sens de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983, circonstances de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- il a été victime d'erreurs de gestion dans sa carrière ;

- la situation de harcèlement moral et les erreurs de gestion dont il a été victime lui ont causé un préjudice financier de 197 622 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 23 mai 2022 et le 25 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. B n'est fondé.

Par ordonnance du 14 juin 2022, la clôture d'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 14 aout 2022 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique d'Etat ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Iffli,

- les conclusions de Mme Deleplancque, rapporteur public,

- et les observations de Me Herran, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. Par un courrier du 3 septembre 2020, M. B, chef de groupe au sein du service départemental de la police judiciaire (SDPJ) du Val-de-Marne, formulait une demande indemnitaire préalable auprès du ministre de l'intérieur et des outre-mer en vue de voir réparer son préjudice né des faits de harcèlement moral et de fautes dans la gestion de sa carrière entre le 21 octobre 2015 et le 2 octobre 2019. L'administration rejetait cette demande par une décision implicite. Par la présente requête, M. B sollicite l'annulation de cette décision implicite de rejet et l'indemnisation de son préjudice pour un montant de 197 622 euros.

Sur le harcèlement moral :

2. D'une part, aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, désormais codifié à l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. /Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la formation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : /1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ; :2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ; /3° Ou bien le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés. ". Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

3. D'autre part, aux termes de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 précitée : " " I.-A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire. () /IV.- La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre () les agissements constitutifs de harcèlement, () dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté (). ".

4. Pour justifier qu'il aurait été victime d'agissements répétés constitutifs de harcèlement moral, M. B soutient que ses attributions ont été réduites tout au long de l'année 2016, que le groupe qu'il dirigeait a été placé volontairement en sous-effectif, qu'il a été incité à rester chez lui plutôt que de se présenter sur son lieu de travail, que des pressions ont été exercées sur les membres de son groupe afin que ceux-ci ne lui apportent pas leur témoignage, que son déplacement au commissariat du Kremlin-Bicêtre est un déclassement et qu'enfin, il a été maintenu hors du monde du travail et à demi-traitement. Toutefois, il ressort de l'instruction que d'une part, pour ce qui concerne le refus de mutation en interne et le placement en sous-effectif de son unité, ces éléments, non contestés en défense, sont le résultat du comportement du requérant, alors même qu'il est établi, notamment par ses notations et par l'altercation physique du 21 octobre 2015 qui l'a opposé à son ancien adjoint, qu'il lui est arrivé à plusieurs reprises d'adopter un comportement inadapté dans ses relations professionnelles en raison d'un tempérament qu'il n'a su modérer, l'administration tentant dès lors de protéger maladroitement les autres agents du service de ces excès de tempérament. Dans ces conditions, ces agissements de l'administration ne sont pas à même de faire présumer d'un agissement constitutif d'un harcèlement moral. D'autre part, pour ce qui concerne les autres faits reprochés, ceux-ci ne sont pas établis dans la mesure où le requérant n'apporte qu'un échange de SMS avec un ancien collègue qui regrette de n'avoir pas pris sa défense sans pour autant évoquer de pressions en interne, un rapport rédigé par le requérant lui-même et un seul planning d'intervention, et que par ailleurs un déplacement d'office dans un commissariat ne saurait à lui seul être considéré comme un déclassement alors même qu'il y était affecté sur un poste de chef d'unité et qu'enfin, le placement à demi-traitement du fait de son congé de longue maladie n'était que le résultat de l'application des dispositions statutaires. Dans ces conditions, les allégations de M. B ne sont pas à même de faire présumer d'agissements constitutifs d'un harcèlement moral.

Sur les fautes dans la gestion de sa carrière et les illégalités fautives :

5. M. B soutient avoir été victime de plusieurs fautes dans la gestion de sa carrière, notamment du fait de l'illégalité de la sanction de mutation, de l'illégalité de la décision de refus de reconnaissance de l'imputabilité de sa dépression au service, de fautes liées à la lenteur de cette procédure, de la mauvaise gestion de son congé de longue maladie qui lui a occasionné une retenue sur salaire, d'irrégularité dans la procédure disciplinaire et d'une faute liée au refus de le réintégrer au SDPJ de Seine-Saint-Denis, malgré un jugement du tribunal administratif de Melun enjoignant l'administration à l'y affecter, et d'un avancement au grade de commandant bloqué depuis 2 ans. Il estime que ces fautes ont été à l'origine d'un préjudice moral, évalué à 160 000 euros, de troubles dans ses conditions d'existence liée à une perte de salaire de 16 045, 83 € et d'un préjudice de carrière de 3 740 euros et d'un préjudice financier de 17 835 euros, constitué par le reste à charge des frais qu'il a dû exposer pour faire valoir ses droits.

6. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité.

7. D'une part, il ressort de l'instruction que la sanction de déplacement d'office du requérant prise à l'encontre de celui-ci a été annulée en raison de son caractère disproportionné. Si l'illégalité de cette sanction est en effet fautive, cette décision a néanmoins été prise en raison du comportement, lui-même fautif, du requérant, le jugement du tribunal administratif de Melun en date en date du 5 juillet 2019 ayant à cet égard relevé qu'il avait pu arriver à plusieurs reprises à M. B d'adopter un comportement inadapté dans ses relations professionnelles, en raison d'un tempérament qu'il n'a pas su modérer. Ces agissements fautifs sont de nature à exonérer l'administration à hauteur de 75% de sa responsabilité.

8. D'autre part, il ressort de l'instruction que la décision de refus de reconnaître la pathologie psychique du requérant comme imputable au service était fautive, ouvrant ainsi droit à l'indemnisation des préjudices en lien avec cette illégalité et alors même que, dans ce cas, aucun fait personnel ne peut être reproché à M. B.

9. Par ailleurs, pour ce qui concerne la lenteur de la procédure de reconnaissance de l'imputabilité au service de sa pathologie, la retenue sur salaire qui a été opérée, les erreurs et irrégularités dans la procédure disciplinaire, l'absence de réintégration au SDPJ de Seine-Saint-Denis et l'absence d'avancement au grade de commandant, il ressort de l'instruction qu'aucune faute ne peut être reprochée à l'administration laquelle a par ailleurs correctement exécuté le jugement du TA de Melun, le requérant étant désormais affecté sur un emploi équivalent de la SDPJ du Val-de-Marne.

Sur les préjudices :

10. En premier lieu, si le requérant évalue son préjudice moral à 160 000 euros, il en sera fait une juste appréciation à hauteur de 2 000 euros, du fait de l'exonération des responsabilités due à l'attitude du requérant ayant justifié le prononcé d'une sanction, et à la durée relativement courte concernée par le préjudice lié à l'absence de reconnaissance de l'imputabilité au service, l'administration ayant exécuté le jugement du 30 décembre 2020 par un arrêté en date du 19 mai 2021.

11. En deuxième lieu, si M. B estime qu'il a été victime d'un préjudice financier liée à sa perte de rémunération, l'administration lui ayant octroyé, avec effet rétroactif, l'intégralité de son traitement, il n'est pas fondé à demander l'indemnisation de sa perte de rémunération, le retard de paiement allégué n'étant pas établi.

12. En troisième lieu, le requérant n'établissant pas qu'il avait de sérieuses chances d'être promu au grade de commandant de police, le préjudice de carrière n'est pas constitué.

13. En dernier lieu, si le requérant estime qu'il a le droit au remboursement des frais d'avocats engagés, le requérant n'est pas fondé à demander à être indemnisé des frais liés aux procédures engagées devant le tribunal administratif, dont il a pu obtenir réparation au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative dans le cadre de ces instances.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B une somme de 2 000 euros en réparation de ses préjudices, tous intérêts compris à la date du présent jugement.

Article 2 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Dewailly, président,

Mme Iffli, conseillère,

Mme Seignat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2024.

Le rapporteur,

C. IFFLI

Le président,

S. DEWAILLYLe greffier,

Y. SADLI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,