Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2204729

jeudi 5 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2204729
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème chambre
Avocat requérantACLH AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun, saisi en excès de pouvoir par Mme E, mère d'un patient ayant fait l'objet de soins psychiatriques sans consentement, était confronté à une demande d'injonction visant à imposer une hospitalisation d'office en unité pour malades difficiles et un traitement spécifique, ainsi qu'à une demande indemnitaire pour préjudice moral. Le tribunal a relevé d'office un moyen d'ordre public tiré de l'incompétence de la juridiction administrative pour connaître de ces litiges. En application de l'article L. 3216-1 du code de la santé publique, les conséquences dommageables des décisions prises dans le cadre des soins psychiatriques sans consentement relèvent de la compétence du juge judiciaire. Par ailleurs, le tribunal a jugé qu'il ne peut enjoindre à l'autorité administrative de prescrire des mesures médicales spécifiques, ces décisions relevant de l'appréciation des médecins. En conséquence, la requête de Mme E a été rejetée comme portée devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 mai 2022, Mme D E, représentée par Me Alimi, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'enjoindre au préfet du Val-de-Marne de procéder à l'hospitalisation d'office de M. A C en unité pour malades difficiles et de préparer, en coordination avec l'équipe médicale, un traitement par injections retard en cas de sortie d'hospitalisation de M. C, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 5 000 euros en réparation du préjudice moral qu'elle estime avoir subi du fait de la faute qu'il a commise dans l'adoption d'un programme de soins inadapté à l'état de santé de M. C ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la préfète du Val-de-Marne et le centre hospitalier intercommunal de Villeneuve-Saint-Georges ont commis une faute de nature à engager leur responsabilité en n'adoptant pas des protocoles de sortie d'hospitalisation adaptés à l'état de santé de M. C ;

- cette faute lui cause un préjudice moral qui doit être évalué à la somme de 5 000 euros.

Par un mémoire en observation enregistré le 20 décembre 2022, le centre hospitalier de Villeneuve-Saint-Georges, représenté par Me Fort-Ortet, conclut au rejet de la requête.

Par un courrier du 12 novembre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public relevé d'office, tiré de de l'incompétence de la juridiction administrative pour 1°) connaître des conséquences dommageables de décisions prises dans le cadre du régime des soins psychiatriques sans consentement (article L. 3216-1 du code de la santé publique) 2°) enjoindre à l'autorité administrative de procéder à la prise en charge de M. A C sous forme d'hospitalisation d'office et de prévoir un traitement par injections retard en cas de sortie d'hospitalisation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Prissette

- les conclusions de M. Grand, rapporteur public,

- et les conclusions de Me Aubertel, substituant Me Fort-Ortet, représentant le centre hospitalier de Villeneuve-Saint-Georges.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D E est la mère de M. A C. Ce dernier a été hospitalisé d'office à plusieurs reprises entre 2013 et 2021 à l'hôpital de Villeneuve-Saint-Georges pour y recevoir des soins psychiatriques. Considérant, à la suite de sa sortie d'hospitalisation le 1er octobre 2021, que son fils ne bénéficiait pas d'un traitement approprié, Mme E a, par un courrier du 12 janvier 2022, sollicité de la préfète du Val-de-Marne qu'elle procède à l'hospitalisation d'office de son fils en vue d'un placement en unité pour malades difficiles et établisse en coordination avec l'équipe médicale un protocole de soins adapté à son état de santé. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par l'autorité administrative pendant deux mois sur cette demande. Mme E demande au tribunal d'une part, de condamner l'Etat à lui verser une somme de 5 000 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi du fait de la carence de l'Etat et du centre hospitalier de Villeneuve Saint-Georges à adopter un programme de soins adapté à son fils, et, d'autre part, d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de procéder à l'hospitalisation d'office de M. A C en unité pour malades difficiles et de préparer, en coordination avec l'équipe médicale, un traitement par injections retard en cas de sortie d'hospitalisation de ce dernier.

Sur l'incompétence de la juridiction administrative :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 3213-1 situé dans le chapitre III du titre Ier du livre II dans la troisième partie du code de la santé publique : " I.-Le représentant de l'Etat dans le département prononce par arrêté, au vu d'un certificat médical circonstancié ne pouvant émaner d'un psychiatre exerçant dans l'établissement d'accueil, l'admission en soins psychiatriques des personnes dont les troubles mentaux nécessitent des soins et compromettent la sûreté des personnes ou portent atteinte, de façon grave, à l'ordre public. () ". Aux termes de l'article L. 3211-2-1 du même code : " Une personne faisant l'objet de soins psychiatriques en application des chapitres II et III du présent titre ou de l'article 706-135 du code de procédure pénale est prise en charge : 1° Sous la forme d'une hospitalisation complète dans un établissement mentionné à l'article L. 3222-1 du présent code ; 2° Sous une autre forme incluant des soins ambulatoires, pouvant comporter des soins à domicile, dispensés par un établissement mentionné au même article L. 3222-1 et, le cas échéant, des séjours effectués dans un établissement de ce type. Lorsque les soins prennent la forme prévue au 2°, un programme de soins est établi par un psychiatre de l'établissement d'accueil. Ce programme de soins ne peut être modifié que par un psychiatre qui participe à la prise en charge du patient, afin de tenir compte de l'évolution de son état de santé. () ". Aux termes de l'article R. 3211-1 de ce code : " I.-Le programme de soins prévu à l'article L. 3211-2-1 est établi et modifié par un psychiatre qui participe à la prise en charge de la personne faisant l'objet de soins psychiatriques en application des chapitres II et III du présent titre ou de l'article 706-135 du code de procédure pénale. () La modification du programme par un psychiatre qui participe à la prise en charge du patient peut intervenir à tout moment pour l'adapter à l'état de santé de ce dernier. () ". Et l'article R. 3222-2 du même code dispose que : " () / II.-L'admission du patient dans une unité pour malades difficiles est prononcée par arrêté du préfet du département ou, à Paris, du préfet de police, où se trouve l'établissement dans lequel est hospitalisé le patient avant son admission en unité pour malades difficiles. () III.-Le préfet prend sa décision au vu d'un dossier médical et administratif comprenant notamment :/ 1° Un certificat médical détaillé, établi par le psychiatre de l'établissement demandant l'admission, précisant les motifs de la demande d'hospitalisation dans l'unité pour malades difficiles, ainsi que, le cas échéant, les expertises psychiatriques dont le patient a fait l'objet ;/ 2° L'accord d'un psychiatre de l'unité pour malades difficiles ;/ 3° Le cas échéant, l'indication des mesures de protection des biens du patient qui seront prises () "

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 3216-1 du code de la santé publique : " La régularité des décisions administratives prises en application des chapitres II à IV du présent titre ne peut être contestée que devant le juge judiciaire. / Lorsque le tribunal judiciaire statue sur les demandes en réparation des conséquences dommageables résultant pour l'intéressé des décisions administratives mentionnées au premier alinéa, il peut, à cette fin, connaître des irrégularités dont ces dernières seraient entachées. ". Il résulte de ces dispositions que l'autorité judiciaire est seule compétente pour statuer sur les conséquences dommageables des mesures prises, sur le fondement des dispositions rappelées au point précédent, par le représentant de l'Etat en vue de déterminer ou de modifier la forme de la prise en charge d'un patient faisant l'objet d'une hospitalisation sans consentement.

4. Il résulte des articles L. 3211-12, L. 3211-12-1, L. 3216-1 et L. 3222-5-1 du code de la santé publique que toute action relative à la régularité et au bien-fondé d'une mesure d'admission en soins psychiatriques sans consentement prononcée sous la forme d'une hospitalisation complète et aux conséquences qui peuvent en résulter ressortit à la compétence de la juridiction judiciaire. En vertu de l'article R. 3222-1 du code de la santé publique, seuls peuvent être admis dans une unité pour malades difficiles les patients faisant l'objet d'une mesure d'admission en soins psychiatriques sans consentement sous la forme d'une hospitalisation complète prononcée soit par le représentant de l'Etat dans le département ou, à Paris, le préfet de police en application des chapitres III et IV du titre Ier du livre II de la troisième partie du même code, soit par une juridiction pénale en application de l'article 706-135 du code de procédure pénale. Il s'ensuit que la juridiction judiciaire est également compétente pour connaître de tout litige relatif aux décisions par lesquelles le préfet compétent admet dans une unité pour malades difficiles un patient placé en soins psychiatriques sans son consentement sous la forme d'une hospitalisation complète, ou refuse sa sortie d'une telle unité.

5. Il résulte de ce qui précède que les demandes de la requérante tendant d'une part à la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 5 000 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi du fait de la carence de l'Etat et, en tout état de cause, du centre hospitalier de Villeneuve Saint-Georges à adopter un programme de soins adapté à son fils, sur le fondement des articles L. 3211-2-1 et R. 3222-2 du code de la santé publique et, d'autre part, à enjoindre au préfet du Val-de-Marne sur le même fondement de procéder à l'hospitalisation d'office de M. A C en unité pour malades difficiles et de préparer, en coordination avec l'équipe médicale, un traitement par injections retard en cas de sortie d'hospitalisation de ce dernier doivent être rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaitre.

6. Par ailleurs, Mme E n'est pas recevable à se fonder, pour démontrer l'existence d'une faute de l'Etat, sur la carence du préfet dans l'exercice du pouvoir de police dont il dispose sur le fondement de l'article 11 du décret n°2004-374 du 29 avril 2004, qui ne constituait pas le fondement de sa demande préalable.

Sur les frais liés au litige :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par la société Mme E au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

8. Les conclusions formées à l'encontre de Mme E sur le même fondement par le centre hospitalier de Villeneuve-Saint-Georges, qui n'a pas la qualité de partie perdante à l'instance, ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E:

Article 1er : Les conclusions indemnitaires et en injonction de Mme E fondées sur les articles L. 3211-2-1 et R. 3222-2 du code de la santé publique sont rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme E est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par le centre hospitalier de Villeneuve-Saint-Georges sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E, au préfet du Val-de-Marne et au centre hospitalier de Villeneuve-Saint-Georges.

Copie en sera adressée à la ministre de la santé et de l'accès aux soins.

Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gougot, présidente,

M. Combier, conseiller,

Mme Prissette, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.

La rapporteure,

L. PRISSETTE

La présidente,

I. GOUGOTLa greffière,

M. B

La République mande et ordonne au préfet du Val-de-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,