Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2302314

jeudi 5 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2302314
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Melun a rejeté la requête de M. E, ressortissant marocain, contestant l'arrêté du préfet de Seine-et-Marne du 22 février 2023 lui refusant un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire et fixant le pays de destination. Le tribunal a écarté les moyens d'incompétence et d'insuffisance de motivation, et a substitué à la base légale erronée (article L. 435-1 du CESEDA) le pouvoir général de régularisation du préfet, sans que cela n'affecte la légalité de la décision. Il a jugé que le refus de titre de séjour et la mesure d'éloignement ne méconnaissaient pas l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et n'étaient pas entachés d'erreur manifeste d'appréciation. La requête a été rejetée dans son intégralité.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 mars 2023, M. D E, représenté par Me Skander, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 février 2023 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de procéder au réexamen de sa demande et de lui délivrer un titre de séjour provisoire dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice d'incompétence, faute pour son auteur de justifier d'une délégation de signature ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- il n'a pas été mis en mesure de présenter ses observations avant l'intervention de l'arrêté attaqué :

- le préfet de Seine-et-Marne n'a pas étudié sa demande de titre de séjour au titre du statut " salarié " ; il remplissait les conditions pour se voir admettre exceptionnellement au séjour en cette qualité ; le préfet de Seine-et-Marne a, dès lors, entaché d'une erreur manifeste d'appréciation sa décision en refusant de faire usage de son pouvoir de régularisation ;

- l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 septembre 2023, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Par un courrier du 12 novembre 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le tribunal était susceptible de se fonder sur un moyen relevé d'office tiré de ce que les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui prévoient la délivrance d'un titre de séjour " salarié ", sur lesquelles la décision attaquée est fondée, ne s'appliquent pas aux ressortissants marocains, qui relèvent des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain en matière de séjour et de travail du 9 octobre 1987, et que le tribunal envisageait de substituer à cette base légale erronée celle tirée du pouvoir général de régularisation dont dispose le préfet.

Un mémoire présenté par M. E a été enregistré le 13 novembre 2024 en réponse au moyen relevé d'office et a été communiqué.

Un mémoire présenté par le préfet de Seine-et-Marne a été enregistré le 15 novembre 2024 en réponse au moyen relevé d'office et a été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative ;

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Prissette.

Les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. D E, ressortissant marocain, est entré sur le territoire français une première fois le 1er août 2020 muni d'un visa de long séjour portant la mention " vie privée et familiale " suite à son mariage le 20 juin 2019 à Rabat avec une ressortissante française. Après être retourné au Maroc dans le cadre de la procédure de divorce engagée par son épouse, M. E est à nouveau entré en France le 13 novembre 2020, muni d'un visa de long séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable jusqu'au 2 novembre 2021. Il a sollicité le 18 octobre 2021 la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié ". Par un arrêté du 22 février 2023, le préfet de Seine-et-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. M. E demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, le requérant soutient que l'arrêté du 22 février 2023 est illégal, faute pour son signataire de justifier qu'il bénéficiait d'une délégation de signature. Toutefois, la décision contestée a été signée par M. C B, qui a été nommé préfet de Seine-et-Marne par un décret du Président de la République du 30 juin 2021, publié au Journal officiel de la République française du 1er juillet 2021 et il a pris ses fonctions le 19 juillet suivant. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte ne peut qu'être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

4. L'arrêté contesté comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Il mentionne notamment les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment ses articles 3 et 8 sur lesquelles il se fonde. Il précise la situation administrative, professionnelle et familiale de l'intéressé depuis son arrivée en France ainsi que ses attaches conservées dans son pays d'origine. Au vu de ces éléments, le préfet de Seine-et-Marne a estimé que M. E, divorcé depuis le 21 janvier 2021, célibataire sans charge de famille ne justifiait pas être dépourvu d'attaches familiales au Maroc, ne démontrait pas l'intensité, l'ancienneté et la stabilité de ses liens personnels en France. Il a également estimé qu'il ne justifiait pas, par la seule production d'un contrat de travail, d'une déclaration unique d'embauche et de ses fiches de paie, de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels justifiant son admission au séjour en qualité de " salarié ". Ainsi, alors que l'autorité administrative n'avait pas à mentionner de manière exhaustive l'ensemble des éléments de fait se rapportant à la situation du requérant mais seulement ceux sur lesquels elle fonde sa décision et que la motivation de la décision ne dépend pas du bien-fondé de ses motifs, la décision contestée est motivée en droit et en fait. Il suit de là que le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas de la motivation de la décision attaquée, telle que rappelée au point précédent, laquelle fait état des principaux éléments caractérisant la situation personnelle et administrative du requérant, que le préfet de Seine-et-Marne n'aurait pas procédé à un examen particulier de sa situation.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ".

7. Il ressort de ces dispositions qu'elles ne peuvent pas être utilement invoquées à l'encontre d'une décision de refus de titre de séjour, qui est prise en réponse à une demande formulée par l'intéressé. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de la procédure prévue à l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ne peut qu'être écarté.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 9 de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord () ". L'article 3 du même accord stipule que : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention ''salarié'' () ". Aux termes de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". Enfin, aux termes de l'article L. 435-1 de ce code : " " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ( ) ".

9. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaires prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte, mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain en matière de séjour et d'emploi prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987, au sens de l'article 3 de cet accord. Toutefois, les stipulations de cet accord n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation à un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié.

10. M. E soutient que le préfet de Seine-et-Marne n'a pas examiné sa demande de titre de séjour au titre du statut " salarié ", alors qu'il remplissait les conditions pour se voir exceptionnellement admettre au séjour en cette qualité. Toutefois, d'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E aurait présenté une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987, l'intéressé n'alléguant d'ailleurs pas qu'il remplirait les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour de plein droit sur le fondement de cet article. D'autre part, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de Seine-et-Marne a examiné la demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée par l'intéressé au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ce faisant, il a méconnu le champ d'application de la loi, dès lors que les dispositions de l'article L. 435-1 de ce code, en tant qu'elles prévoient la délivrance d'un titre de séjour " salarié ", sur lesquelles l'arrêté attaqué est fondé, ne s'appliquent pas aux ressortissants marocains. Il y a lieu, dès lors, de substituer à cette base légale erronée celle tirée du pouvoir dont dispose le préfet de régulariser ou non la situation d'un étranger dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie, que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation dans sa mise en œuvre et que les parties ont été mises à même de présenter leurs observations sur ce point.

11. Il ressort des pièces du dossier que M. E a été employé par la société " Taouss Bat " à compter du 17 décembre 2020 et qu'il est titulaire d'un contrat à durée indéterminée en qualité d'ouvrier au sein de cette même société depuis le 1er octobre 2021. Toutefois, cette seule circonstance est insuffisante à démontrer qu'il justifierait de motifs exceptionnels justifiant son admission au séjour. En outre, il ressort également des pièces du dossier que le requérant, entré en France le 1er août 2020 pour y rejoindre son épouse, a divorcé le 21 janvier 2021 au Maroc après que cette dernière ait déposé plainte, le 7 septembre 2020, pour mariage contracté dans le but d'obtenir une carte de séjour. Dès lors, M. E, qui était présent en France depuis moins de trois ans au moment de l'intervention de l'arrêté attaqué, célibataire et sans enfant, ne justifie d'aucune attache personnelle et familiale sur le territoire français. Dans ces conditions, le préfet de Seine-et-Marne n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant de faire usage de son pouvoir de régularisation.

12. En sixième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 11 du présent jugement, eu égard au caractère récent de son séjour et à l'absence d'attaches personnelles et familiales sur le territoire français, M. E, qui n'établit pas au demeurant qu'il serait dépourvu d'attaches dans son pays d'origine ainsi qu'il l'allègue, n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

14. En dernier lieu, M. E n'étant pas fondé à demander l'annulation de la décision par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, le moyen tiré de l'illégalité par voie de conséquence de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut être qu'écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 22 février 2023 doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions susvisées ne peuvent être accueillies.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. E demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au préfet de Seine-et-Marne.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gougot, présidente,

M. Combier, conseiller,

Mme Prissette, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.

La rapporteure,

L. PRISSETTE

La présidente,

I. GOUGOTLa greffière,

M. A

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,1