Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2302966

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2302966
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème chambre
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a rejeté la requête de Mme A, ressortissante roumaine, contestant l'arrêté du préfet de police du 8 mars 2023 constatant la caducité de son droit au séjour et l'obligeant à quitter le territoire français. La requérante invoquait notamment la méconnaissance des articles L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal a écarté l'ensemble des moyens, jugeant la décision suffisamment motivée et la compétence du signataire établie. La solution retenue est le rejet de la requête, confirmant la légalité de l'arrêté préfectoral.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 mars et 21 juillet 2023, Mme E, représentée par Me Benitez, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 mars 2023 par lequel le préfet de police a déclaré son droit au séjour caduc et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, qui sera versée à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à elle-même en cas de non-admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

Elle soutient que :

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

- la compétence du signataire des décisions attaquées n'est pas établie ;

- le préfet de police a méconnu l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet de police a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il a méconnu les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

-il a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de l'arrêté attaqué sur sa situation personnelle et familiale ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un un examen attentif et personnalisé de sa situation ;

- le préfet de police a méconnu les droits de la défense ;

- le préfet de police a méconnu l'étendue de sa compétence en s'estimant, à tort, en situation de compétence liée ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 avril 2023, le préfet de police, représenté par la Selarl Actis avocats, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 juin 2023 du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal administratif de Melun.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, le rapport de M. Demas a été entendu.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 8 mars 2023, le préfet de police a constaté la caducité du séjour en France de Mme A, ressortissante roumaine née en 1990, et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux différentes décisions :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2022-01166 du 3 octobre 2022 régulièrement publié au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture de police n° 75-2022-707 du 3 octobre 2022, le préfet de police a donné à Mme F, attachée d'administration de l'Etat, délégation à l'effet de signer les décisions dans la limite de ses attributions, dont relève la police des étrangers, en cas d'absence ou d'empêchement d'autorités dont ont il n'est pas établi ni même allégué qu'elles n'auraient pas été absentes ou empêchées lors de la signature de l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit être écarté comme manquant en fait.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 200-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent livre détermine les règles applicables à l'entrée, au séjour et à l'éloignement : / 1° Des citoyens de l'Union européenne, tels que définis à l'article L. 200-2 ; / () ; / 3° Des membres de famille des citoyens de l'Union européenne et des étrangers qui leur sont assimilés, tels que définis à l'article L. 200-4 ". Aux termes de l'article L. 200-4 de ce code : " Par membre de famille d'un citoyen de l'Union européenne, on entend le ressortissant étranger, quelle que soit sa nationalité, qui relève d'une des situations suivantes : / 1° Conjoint du citoyen de l'Union européenne ; / () ; / 4° Ascendant direct à charge du citoyen de l'Union européenne ou de son conjoint ". Aux termes de l'article L. 233-1 du même code : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : / 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; / 3° Ils sont inscrits dans un établissement fonctionnant conformément aux dispositions législatives et réglementaires en vigueur pour y suivre à titre principal des études ou, dans ce cadre, une formation professionnelle, et garantissent disposer d'une assurance maladie ainsi que de ressources suffisantes pour eux et pour leurs conjoints ou descendants directs à charge qui les accompagnent ou les rejoignent, afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale ; / 4° Ils sont membres de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1° ou 2° ; / 5° Ils sont le conjoint ou le descendant direct à charge accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées au 3°".

4. Mme A soutient qu'elle dispose d'un droit au séjour en France en application de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son conjoint, M. C D, ressortissant roumain, est inscrit, en France, dans un établissement de formation professionnelle. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, si son conjoint a suivi une formation professionnelle du 14 novembre 2022 au 22 février 2023, cette formation était achevée, à la date de la décision litigieuse, ainsi qu'en attestent l'attestation d'entrée en formation qu'elle produit et la note sociale établie le 15 mars 2023. Le moyen tiré de ce que le préfet de police aurait commis une erreur de droit doit ainsi être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Mme A, qui soutient résider habituellement en France et produit, au soutien de son argumentation, différentes pièces, dont une " note sociale ", a, toutefois, déclaré, ainsi que cela ressort du procès-verbal d'audition sur sa situation administrative du 8 mars 2023, qu'elle était entrée, pour la dernière fois, en France " il y a 3 mois ". Elle ne peut donc, en raison de cette contradiction, être regardée comme établissant l'ancienneté de son séjour en France. Elle ne fait, en outre, état d'aucune insertion sociale ou professionnelle réelle et ne peut donc pas justifier d'une intégration particulière en France. Si elle se prévaut de la présence sur le territoire français de membres de sa famille, notamment de son conjoint, de ses enfants et de ses petits-enfants, elle n'établit pas être dans l'impossibilité de reconstituer sa cellule familiale en Roumanie avec ces derniers, et son compagnon de même nationalité. Il ressort, enfin, des pièces du dossier qu'elle est défavorablement connue des services de police pour des faits d'escroquerie et abus de confiance, vols à l'étalage, vols en réunion et de violences. Dans ces circonstances, le préfet de police n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts en vue desquels l'arrêté critiqué a été pris. Par suite, cet arrêté n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

8. Mme A ne se prévaut d'aucune circonstance impérieuse susceptible de faire obstacle à la reconstitution de la cellule familiale en Roumanie où ses deux plus jeunes enfants pourraient poursuivre leur scolarité. Par suite, Mme A n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté contesté méconnaît les stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

9. En cinquième et dernier lieu, Mme A soutient que le préfet de police aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle, dès lors qu'elle effectue les démarches nécessaires pour s'intégrer, que son comportement est respectueux des règles sociales françaises et, que sa présence sur le territoire français ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Toutefois, ainsi qu'il a été dit précédemment, la requérante n'établit pas sa résidence habituelle en France et ne fait état d'aucune insertion socio-professionnelle particulière sur le territoire français à la date de la décision attaquée. La seule présence en France de ses enfants et ses petits-enfants, tous de nationalité roumaine, n'est pas de nature à lui ouvrir un droit au séjour en France, ni à faire obstacle à son éloignement. Par ailleurs, il ne ressort pas des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de police aurait fondé sa décision sur la circonstance que l'intéressée représenterait une menace pour l'ordre public. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. En premier lieu, si Mme A a, dans ses écritures, sous l'intitulé " sur la légalité externe ", invoqué, dans un 1.2, " l'insuffisante de motivation et le défaut d'examen de la situation personnelle ", elle n'a, au vu de l'argumentation qu'elle a développée, entendu contester la motivation de l'arrêté attaqué et le défaut d'examen de sa situation qu'en tant que le préfet de police l'a obligée à quitter le territoire français.

11. D'une part, la décision portant obligation de quitter le territoire français, qui vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment son article l'article L. 251-1, énonce ainsi les considérations de droit qui en constituent le fondement. Elle indique en outre, que Mme A ne peut justifier de ressources ou de moyens d'existence pour elle et sa famille, qu'elle se trouve en situation de complète dépendance vis-à-vis du système d'assistance sociale et qu'elle constitue dès lors une charge déraisonnable pour l'Etat français. Par ailleurs, en évoquant les raisons pour lesquelles l'intéressée ne peut bénéficier du droit au séjour reconnu aux ressortissants communautaires ainsi que sa situation familiale, le préfet de police a exposé avec de suffisantes précisions les considérations de fait sur lesquels il s'est fondé pour prendre la décision attaquée. Il suit de là que Mme A, qui ne peut utilement invoquer la méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, la motivation des décisions portant obligation de quitter le territoire français étant explicitement prévue au premier alinéa de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée serait insuffisamment motivée. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation, qui ne se confond pas avec le bien-fondé des motifs, de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut donc qu'être écarté.

12. D'autre part, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de police n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de Mme A. Dès lors, le moyen tiré d'un tel manque d'examen doit être écarté.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ".

14. Si les stipulations précitées de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

15. En l'espèce, si Mme A soutient que la décision portant obligation de quitter le territoire français a été adoptée en méconnaissance de son droit à être entendu ainsi que du principe du contradictoire dès lors qu'elle n'a jamais eu l'occasion de s'expliquer, elle n'établit pas qu'elle aurait été empêchée de porter à la connaissance des services de la préfecture toute observation utile et pertinente de nature à influer sur la décision prise à son encontre. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal d'audition sur sa situation administrative qu'elle a été entendue par les services de la préfecture de police, le 8 mars 2023 à 12 h 23, au cours de la mesure de retenue dont elle a fait l'objet et que lors de cette audition, réalisée en présence d'un interprète en langue roumaine, elle s'est bornée à indiquer qu'elle avait des enfants en France et qu'elle ne souhaitait pas quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit à être entendu et du principe du contradictoire doit être écarté.

16. En troisième et dernier lieu, il ne ressort ni des motifs de l'arrêté attaqué, ni d'aucune autre pièce du dossier, que le préfet de police se serait cru, à tort, en situation de compétence liée pour édicter la mesure d'éloignement contestée. Dès lors, Mme A n'est pas fondée à soutenir que cette décision serait, à ce titre, entachée d'erreur de droit au regard de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

17. Il résulte de ce qui a été dit aux points précédents, que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas entachée d'illégalité, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision fixant le pays de destination, qui en est l'accessoire, doit être annulée.

18. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 8 mars 2023 en litige. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions aux fins d'annulation ainsi que celles qu'elle a présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de police.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bonneau-Mathelot, présidente,

Mme Luneau, première conseillère,

M. Demas, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.

Le rapporteur,

C. DEMAS

La présidente,

S. BONNEAU-MATHELOTLa greffière,

S. SCHILDER

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2302966