Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2303404

jeudi 7 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2303404
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun annule la décision du 23 février 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé un titre de séjour à Mme B épouse A, ressortissante vietnamienne. La juridiction estime que ce refus méconnaît l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, compte tenu de la vie familiale établie de la requérante avec son époux handicapé, qu'elle assiste quotidiennement en tant qu'aidant familial. Le tribunal enjoint à la préfète de délivrer un titre de séjour "vie privée et familiale" à Mme B épouse A dans un délai de deux mois, sans astreinte.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 6 avril 2023 et le 20 juillet 2023, Mme C B épouse A, représentée par Me B, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'ordonner la production de l'entier dossier par l'administration ;

2°) d'annuler la décision du 23 février 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a rejeté sa demande de titre de séjour ;

3°) à titre principal d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui attribuer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", assortie d'une astreinte fixée à 150 euros par jour de retard à compter du délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

4°) à titre subsidiaire d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de séjour, injonction assortie d'une astreinte fixée à 150 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnait les stipulations l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 mai 2023, la préfète du Val-de-Marne conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pradalié,

- les observations de Me Ellenberger, représentant Mme B épouse A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C B épouse A, ressortissante vietnamienne née le 21 mars 1956 à Nghe An (Vietnam), est entrée en France selon ses déclarations le 12 janvier 2011 sous couvert d'un titre de séjour délivré par la République Tchèque valable du 24 août 2004 au 24 août 2014. Elle est entrée pour la dernière fois sur le territoire français le 7 février 2020, sous couvert d'un titre de séjour délivré par la République Tchèque, valable du 10 septembre 2012 au 28 août 2023. Elle a sollicité son admission au séjour dans le cadre des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle demande d'annuler la décision du

23 février 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a rejeté sa demande de titre de séjour.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier, sans que cela soit sérieusement contesté par l'administration, que Mme B épouse A a épousé M. A à l'ambassade de la république socialiste du Vietnam en France le 20 août 2019, que tous deux vivent en concubinage depuis le mois de février 2018, que Mme B épouse A a été identifiée comme aidant familial de M. A par une décision du président du conseil département du Val-de-Marne d'attribution de la prestation de compensation du handicap dont bénéficie M. A selon la modalité " aides humaines " pour le type de service " aidant familial ", à hauteur de 46 heures mensuelles, que

M. A a déposé une demande de regroupement familial sur place pour son épouse le

2 août 2021, et que la requérante et son époux habitent ensemble depuis au moins le 11 mars 2017. Il ressort également des pièces du dossier que l'époux de la requérante est lourdement handicapé et nécessite une assistance quotidienne, pour laquelle Mme B épouse A a démontré ses compétences d'abord en tant que salariée de M. A, puis comme aidant familial de ce dernier. Enfin, Mme B épouse A établit avoir cotisé 28 trimestres à l'assurance retraite, soit

7 années, au 1er janvier 2023. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à soutenir que la décision attaquée méconnait les stipulations précitées.

4. Il résulte de tout ce qui précède que la décision attaquée doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

5. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution / () ". Aux termes de l'article L. 911-3 de ce code : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet ".

6. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement, sous réserve d'un changement intervenu dans sa situation de fait ou de droit qui y ferait obstacle, d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de délivrer à la requérante un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre la somme de 1 200 euros à la charge de l'Etat au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la préfète du Val-de-Marne du 23 février 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne ou à tout autre préfet territorialement compétent, de délivrer à la requérante un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme B épouse A la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de Mme B épouse A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B épouse A et à la préfète du Val-de-Marne.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Lalande, président,

M. Pradalié, premier conseiller,

M. Fanjaud, conseiller.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 7 novembre 2024.

Le rapporteur,

G. PRADALIELe président,

D. LALANDE

La greffière,

C. BOURGAULT

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,