Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2304558
lundi 7 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2304558 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 6ème chambre |
| Avocat requérant | KATEB |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 6 mai 2023, Mme A B, représentée par Me Kateb, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 7 avril 2023 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de réexaminer sa situation, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente de ce réexamen ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme B soutient que :
S'agissant des moyens communs aux décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :
- elles ont été signées par une autorité incompétente.
- elles sont intervenues au terme d'une procédure irrégulière en l'absence de saisine de la commission du titre de séjour ;
- elles méconnaissent les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation.
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile compte tenu de la gravité de son état de santé et de l'impossibilité de bénéficier de soins adaptés dans son pays d'origine.
S'agissant de la décision fixant le pays de destination :
- elle a été signée par une autorité incompétente ;
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 mai 2023, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 7 décembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 21 décembre 2023 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Seignat, les parties n'étant ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A B, ressortissante camerounaise née le 27 avril 1948, déclare être entrée en France le 18 juillet 2009 sous couvert d'un visa en qualité d'ascendant non à charge. Elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 7 avril 2023, le préfet de Seine-et-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la requête susvisée, Mme B demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne les décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, par un arrêté n°23/BC/01 du 28 février 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de Seine-et-Marne le 1er mars 2023, le préfet de Seine-et-Marne a donné délégation à Mme D C, cheffe du bureau de l'accueil et du séjour des étrangers à la direction de l'immigration et de l'intégration, à l'effet de signer notamment les décisions de refus de titre de séjour et portant obligation de quitter le territoire. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté doit être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : / 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-13, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21, L. 423-22, L. 423-23, L. 425-9 ou L. 426-5 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance. / () ".
4. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de Seine-et-Marne a consulté la commission du titre de séjour, réunie le 16 novembre 2022, avant de rejeter la demande de renouvellement de titre de séjour présentée par Mme B. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".
6. Mme B soutient que les décisions en litige portent une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale compte tenu de la gravité de son état de santé et de l'impossibilité pour elle de bénéficier de la prise en charge dont elle a besoin du fait qu'elle est isolée et sans ressource dans son pays d'origine. Mme B invoque notamment sa perte d'autonomie et sa dépendance à l'égard de sa fille tant au plan de sa prise en charge médicale que financière, ainsi que l'intensité des liens personnels et familiaux noués en France. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de Seine-et-Marne s'est notamment fondé sur l'avis des médecins du collège de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 16 novembre 2022 constatant que l'état de santé de la requérante nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais qu'elle pouvait disposer d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Il ressort effectivement des pièces médicales produites qu'à la date de la décision attaquée, l'intéressée avait souffert de trois accidents vasculaires cérébraux en 2015, 2017 et en 2020 ayant donné lieu à des hospitalisations. L'intéressée a fait l'objet d'une dernière hospitalisation fin décembre 2021 au cours de laquelle elle a bénéficié de la pose d'un stimulateur cardiaque et suite à laquelle elle a été prise en charge en centre de réadaptation jusqu'au 23 mars 2023. Il ressort des derniers comptes-rendus médicaux établis en 2023 que Mme B présentait comme antécédent un AVC ischémique survenu en avril 2015 dont il a résulté une héminégligence gauche, une dysarthrie séquellaire ainsi qu'une microangiopathie cérébrale sévère et une hypertension artérielle. Suite à sa prise en charge en centre de rééducation, il lui a été prescrit l'intervention d'une infirmière deux fois par jour pour une aide à la toilette, l'habillage et la dispensation des médicaments en raison de troubles cognitifs. Les dernières pièces médicales font état de déplacement avec l'aide d'un déambulateur et non pas en fauteuil roulant comme cela a pu être évoqué par son médecin traitant en juillet 2022.
7. Toutefois, si la gravité de son état de santé n'est pas contestée, aucune des pièces médicales produites par la requérante ne font état de l'impossibilité pour elle de bénéficier de soins adaptés dans son pays d'origine. En outre, si elle invoque être isolée et sans ressources dans son pays d'origine, dépendre de sa fille qui l'héberge en France et que l'ensemble de ses enfants sont présents en France, elle n'apporte aucun élément de nature à établir ces allégations. En effet, s'il ressort des pièces du dossier qu'elle est hébergée par une personne de nationalité française se présentant comme sa fille, elle ne produit aucun document de nature à établir la réalité du lien de filiation dont elle se prévaut. De même, elle ne verse aucune pièce démontrant que l'ensemble de ses enfants résiderait en France. En outre, Mme B n'établit pas résider de manière continue en France depuis l'année 2009. Compte tenu des pièces versées au dossier, il n'est possible de retenir une présence en France que depuis la fin de l'année 2019, soit alors que l'intéressée était déjà âgée de 71 ans et après qu'elle ait subi un premier AVC, sans pour autant que les éléments produits ne permettent d'attester qu'elle se soit maintenue de manière continue sur le territoire français depuis cette date. Enfin, elle ne justifie pas qu'elle serait dépourvue de toute ressource dans son pays d'origine où elle indique avoir exercé la profession de douanière, ni que la situation politique l'empêcherait de disposer des soins que nécessite son état de santé, les articles de presse produits étant trop généraux. Ainsi, Mme B ne démontre pas avoir établi le centre de ses intérêts personnels en France, ni qu'elle serait isolée dans son pays d'origine et ne pourrait y bénéficier des soins que nécessite son état de santé. Dans ces conditions, le préfet de Seine-et-Marne n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris la décision attaquée et n'a, dès lors, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il n'a pas davantage commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressée.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
8. Aux termes du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que ne peut faire l'objet d'une mesure d'éloignement : " L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. ". Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle envisage d'éloigner un étranger du territoire national, de vérifier que cette décision ne peut avoir de conséquences exceptionnelles sur l'état de santé de l'intéressé et, en particulier, d'apprécier, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la nature et la gravité des risques qu'entraînerait une éventuelle interruption des traitements suivis en France. Lorsque cette interruption risque d'avoir des conséquences exceptionnelles sur la santé de l'intéressé, il appartient alors à cette autorité de démontrer qu'il existe des possibilités de traitement approprié de l'affection en cause dans le pays de destination.
9. Il résulte de ce qui a été dit aux points 6 et 7 du présent jugement que la requérante n'établit pas que le préfet de Seine-et-Marne aurait méconnu les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en prenant la décision litigieuse.
10. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions de refus de titre de séjour et portant obligation de quitter le territoire.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
11. Le préfet de Seine-et-Marne verse au débat l'arrêté n°23/BC/021 du 28 février 2023 publié au recueil des actes administratifs de Seine-et-Marne le 1er mars 2023 donnant délégation de signature à Mme D C, cheffe du bureau de l'accueil et du séjour des étrangers à l'effet de signer un certain nombre de décisions parmi lesquelles ne figurent pas les décisions fixant le pays de renvoi. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que la décision fixant le pays de destination est entachée d'incompétence.
12. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens dirigés contre cette décision, que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 7 avril 2023 en tant seulement qu'il fixe le pays de destination.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
13. La présente décision qui se borne à annuler la décision fixant le pays de renvoi de Mme B et rejette le surplus de ses conclusions à fin d'annulation, n'appelle aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État une somme de 800 euros, à verser à Mme B, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1 : L'arrêté du préfet de Seine-et-Marne du 7 avril 2023 est annulé en tant qu'il fixe le pays à destination duquel Mme B peut être reconduite.
Article 2 : L'État versera à Mme B une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet de Seine-et-Marne.
Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Dewailly, président,
Mme Iffli, conseillère,
Mme Seignat, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2024.
La rapporteure,
D. SEIGNAT
Le président,
S. DEWAILLYLa greffière,
L. SUEUR
La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme
La Greffière
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