Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 21 juillet 2023 et le 28 juin 2024,
M. C..., représenté par Me Ehueni, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision implicite du 28 mai 2023 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a rejeté son recours gracieux contre la décision du 25 novembre 2022 rejetant sa demande de regroupement familial, ensemble les décisions subséquentes ;
2°) d’enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de délivrer une autorisation de regroupement familial au profit de Mme D..., sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 3 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- sa requête est recevable ;
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’erreur de fait ;
- elle est entachée d’erreur de droit ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article L. 434-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- elle est entachée d’erreur manifeste d’appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juin 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
la requête est irrecevable ;
les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience, en application des dispositions de l’article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
A été entendu, au cours de l’audience publique, le rapport de M. Teste.
Considérant ce qui suit :
M. C..., ressortissant ivoirien né le 20 juillet 1982, est entré en France en 2008 et est titulaire d’une carte de résident valable du 31 octobre 2016 au
30 octobre 2026. Le 4 août 2021, M. A... a sollicité le bénéfice du regroupement familial au profit de sa fille née le 26 mai 2004. Par la présente requête, M. A... doit être regardé comme demandant au tribunal d’annuler la décision du 25 novembre 2022 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a refusé de lui accorder le bénéfice du regroupement familial au profit de sa fille, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux.
Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :
Le préfet de Seine-et-Marne fait valoir que la requête de M. A... serait irrecevable au motif que la décision implicite relative à son recours gracieux devait naître le
27 mars 2023 conformément à l’article L. 232-4 du code des relations entre le public et l’administration et que l’intéressé disposait d’un délai de trente jours pour demander au préfet de lui communiquer les motifs du refus implicite qui lui était opposé, l’absence de demande de communication des motifs du refus implicite dans le délai de recours contentieux rendant irrecevable la requête de M. A.... Néanmoins, il ne résulte d’aucune disposition législative ou réglementaire qu’une obligation pèserait sur le requérant d’introduire une demande de communication de motifs en cas de décision implicite de rejet née du silence gardé par l’autorité administrative sur un recours gracieux formé devant elle pour préserver son délai de recours contentieux. En tout état de cause, M. A... a introduit un recours gracieux à l’encontre de la décision du 25 novembre 2022, notifiée le 28 novembre suivant, le 27 janvier 2023, soit dans le délai de recours contentieux de deux mois, ce qui a eu pour effet de l’interrompre. Il ressort des mentions portées dans la décision attaquée sur les voies et délais de recours qu’en l’absence de réponse de la préfecture à son recours gracieux, l’étranger disposait d’un délai de quatre mois pour former un recours contentieux, alors que le délai de recours courant à l’encontre de décisions implicites de rejet d’une demande de regroupement familial est en principe de deux mois, le délai de quatre mois prévu par l’article R. *432-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ne s’appliquant qu’aux refus de titre de séjour. Compte tenu du délai annoncé dans la mention des voies et délais de recours, M. A... disposait d’un délai de quatre mois à compter de la naissance de la décision implicite de rejet intervenue le 25 mars 2023 soit jusqu’au
26 juillet 2023. Ainsi, lorsqu’il a introduit un recours en annulation à l’encontre de la décision litigieuse le 21 juillet 2023 devant le tribunal, M. A... n’était pas forclos. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le préfet de Seine-et-Marne doit être écartée.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article L. 434-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. ».
Pour refuser de faire droit à la demande de regroupement familial présentée par M. A..., le préfet de Seine-et-Marne a estimé que le requérant ne se conformait pas aux principes essentiels qui régissent la vie familiale en France dès lors que ce dernier a fait l’objet d’une condamnation pour des faits de violence par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité. Il ressort en effet des pièces du dossier que M. A... a été condamné par un jugement du 6 septembre 2018 par le tribunal correctionnel de Meaux à une peine d’emprisonnement d’un mois avec sursis du fait de violence suivie d’incapacité n’excédant pas huit jours par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité. Toutefois, ces faits, pour particulièrement regrettables qu’ils soient, ont eu lieu cinq ans avant l’édiction de la décision attaquée et ne se sont jamais reproduits. Par ailleurs, M. A... justifie avoir réalisé le stage de responsabilisation dédié aux auteurs de violences conjugales auquel il était astreint dans le cadre de sa peine et justifie également avoir payé le montant dû au titre du droit fixe de procédure afférent au jugement du tribunal correctionnel. Enfin, par un jugement du 14 février 2023, le tribunal correctionnel de Meaux a prononcé l’exclusion du bulletin n°2 du casier judiciaire de la condamnation à la peine d’un mois d’emprisonnement avec sursis et obligation d’accomplir un stage de responsabilisation pour la prévention et la lutte contre les violences au sein du couple et sexistes dont il a fait l’objet. Dans ces conditions, M. A... est fondé à soutenir qu’il remplissait les conditions permettant de se voir octroyer le bénéfice du regroupement familial au profit de sa fille et que la décision attaquée méconnaît les dispositions de l’article L. 434-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A... est fondé à demander l’annulation de la décision du
25 novembre 2022 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a refusé de lui accorder le bénéfice du regroupement familial au profit de sa fille.
Sur les conclusions à fin d’injonction et d’astreinte :
Aux termes de l’article L. 911-1 du code de justice administrative : « Lorsque sa décision implique nécessairement qu’une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public prenne une mesure d’exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d’un délai d’exécution. ». Aux termes de l’article R. 434-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'âge du conjoint et des enfants pouvant bénéficier du regroupement familial est apprécié à la date du dépôt de la demande. ». Si, en principe, l’administration, dont la décision de rejet d’une demande a été annulée par le juge, statue à nouveau sur cette demande en fonction de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision, il en va différemment lorsqu’une disposition législative ou réglementaire prévoit qu’un élément de cette situation est apprécié à une date déterminée.
L’annulation, pour un motif fondé sur le fait que le demandeur remplit les conditions pour bénéficier d’un regroupement familial, d’un refus de délivrance d’une autorisation d’un tel regroupement entraîne en principe l’obligation pour l’administration, statuant à nouveau sur la demande, de délivrer l’autorisation sollicitée. Dès lors, en application des dispositions précitées du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, l’âge du bénéficiaire du regroupement familial est apprécié à la date du dépôt de la demande de regroupement familial, la circonstance que ce bénéficiaire ait atteint l’âge de dix-huit ans à la date à laquelle le juge statue sur la légalité du refus d’autorisation de regroupement familial en cause ne pouvant faire obstacle à la délivrance de l’autorisation de regroupement familial en sa faveur et donc au prononcé d’une injonction en ce sens.
Par conséquent, il résulte de ce qui précède qu’en raison du motif qui la fonde, l’annulation de la décision attaquée implique nécessairement, que la fille de M. A... soit admise à séjourner en France au titre du regroupement familial sur le fondement de l’article L. 911-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d’enjoindre au préfet de Seine-et-Marne, ou à toute autorité territorialement compétente, de délivrer cette autorisation à la fille de M. A... dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n’y a revanche pas lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 25 novembre 2022 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a refusé d’accorder à M. A... le bénéfice du regroupement familial au profit de sa fille est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne, ou à toute autre autorité territorialement compétente, de faire droit à la demande de regroupement familial de M. A... au bénéfice de sa fille dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir.
Article 3 : L’Etat versera à M. A... une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C... et au préfet de Seine-et-Marne.
Délibéré après l'audience du 23 octobre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Janicot, présidente,
M. Delamotte, conseiller,
M. Teste, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2025.
Le rapporteur,
Signé : H. TESTE
La présidente,
Signé : M. JANICOT
La greffière,
Signé : V. DAVID
La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,