Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2401801

vendredi 20 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2401801
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Melun annule la décision du 9 février 2024 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a classé sans suite la demande de naturalisation de Mme A. Le tribunal estime que l'administration n'a pas démontré avoir notifié valablement à l'intéressée la demande de pièces complémentaires, en méconnaissance des articles 35 du décret n°93-1362 du 30 décembre 1993 et L. 112-9 du code des relations entre le public et l'administration. En l'absence de preuve de notification régulière, le classement sans suite est illégal.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 14 février et 4 juillet 2024, Mme B A demande au tribunal d'annuler la décision du 9 février 2024 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a procédé au classement sans suite de sa demande de naturalisation.

Elle soutient, d'une part, qu'elle n'a eu connaissance de la demande de pièces complémentaires qui lui avait été adressée le 5 août 2022 qu'au début du mois d'octobre 2022, en l'absence de toute notification par mail ou par voie postale et, d'autre part, qu'elle a déposé la pièce complémentaire demandée sur la plateforme dédiée le 5 octobre 2022, soit dans le délai de deux mois à compter du 5 août 2022.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er juillet 2024, la préfète du Val-de-Marne conclut au rejet de la requête.

Par une ordonnance du 2 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 16 septembre 2024 à 12 heures.

Par un courrier du 15 novembre 2024, resté sans réponse, le tribunal a invité la préfète du Val-de-Marne à produire tout élément de nature à établir le contenu des fichiers transmis par Mme A aux services de la préfecture le 5 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n ° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française ;

- le décret n° 2015-1423 du 5 novembre 2015 relatif aux exceptions à l'application du droit des usagers de saisir l'administration par voie électronique ;

- l'arrêté du 30 juillet 2021 fixant le calendrier de déploiement des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française ;

- l'arrêté du 3 février 2023 pris pour l'application du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, relatif aux modalités de dépôt et aux conditions de notification des communications de l'administration dans le cadre des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française, et notamment son article 3 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 10 décembre 2023 à 10 heures 30 :

- le rapport de Mme Bousnane, rapporteure ;

- les observations de Mme A, présente ;

Le préfet du Val-de-Marne n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A a déposé une demande de naturalisation auprès des services de la préfecture du Val-de-Marne. Par une décision du 9 février 2024, la préfète du Val-de-Marne a procédé au classement sans suite de sa demande. Par sa requête, Mme A demande au tribunal d'annuler cette décision.

2. D'une part, aux termes de l'article 40 du décret n ° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " L'autorité qui a reçu la demande () peut, à tout moment de l'instruction de la demande de naturalisation (), mettre en demeure le demandeur de produire les pièces complémentaires ou d'accomplir les formalités administratives qui sont nécessaires à l'examen de sa demande. / Si le demandeur ne défère pas à cette mise en demeure dans le délai qu'elle fixe, la demande peut être classée sans suite. Le demandeur est informé par écrit de ce classement. ". Le classement sans suite prononcé en application de ces dispositions constitue une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir.

3. D'autre part, aux termes de l'article 35 du décret du 30 décembre 1993 dans sa rédaction issue du décret n° 2021-992 du 26 juillet 2021 applicable en l'espèce : " Hormis le cas où elle est déposée à l'aide de l'application informatique dédiée accessible par le réseau Internet, la demande en vue d'obtenir la naturalisation ou la réintégration est () déposée auprès du préfet désigné, selon le département de résidence du demandeur, par arrêté du ministre chargé des naturalisations ou, à Paris, à la préfecture de police / () /Lorsque la demande a été déposée au moyen de l'application informatique mentionnée au premier alinéa, la notification à l'intéressé se fait au moyen de cette application ".

4. Le décret n° 2015-1423 du 5 novembre 2015 relatif aux exceptions à l'application du droit des usagers de saisir l'administration par voie électronique, qui a été pris sur le fondement de l'article L. 112-10 du code des relations entre le public et l'administration, prévoit, dans sa rédaction issue du décret n° 2021-992 du 26 juillet 2021, que les exceptions à l'application du droit des usagers de saisir l'administration par voie électronique ne concernent pas les demandes de naturalisation présentées par les personnes résidant dans les départements désignés par arrêté du ministre chargé des naturalisations. Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 30 juillet 2021 fixant le calendrier de déploiement des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française : " Les usagers sollicitant la nationalité française par décision de l'autorité publique, domiciliés dans les départements de () Val-de-Marne () peuvent utiliser le téléservice mis à leur disposition à partir du 5 août 2021 ".

5. Il en résulte que les dispositions des articles L. 112-8 et L. 112-9 du code des relations entre le public et l'administration s'appliquent à ces demandes, notamment le deuxième alinéa de l'article L. 112-9 qui prévoit que " lorsqu'elle met en place un ou plusieurs téléservices, l'administration rend accessibles leurs modalités d'utilisation, notamment les modes de communication possibles () ".

6. Avant l'entrée en vigueur du décret n° 2023-65 du 3 février 2023 et de l'arrêté du 3 février 2023 pris pour l'application du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, relatif aux modalités de dépôt et aux conditions de notification des communications de l'administration dans le cadre des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française, aucune disposition réglementaire nationale ne précisait les conditions dans lesquelles devaient s'effectuer les notifications adressées au demandeur au moyen de l'application informatique mentionnée au premier alinéa de l'article 35 du décret du 30 décembre 1993. Aucune disposition de cette nature ne prévoyait en particulier la règle, fixée désormais au dernier alinéa de l'article 3 de l'arrêté du 3 février 2023, selon laquelle, " tout message sur l'espace personnel de l'usager est réputé lui être notifié à la date de sa première consultation, certifiée par l'accusé de lecture délivré par l'application " et à défaut de consultation du message de l'autorité administrative " dans le délai de quinze jours calendaire suivant sa date de mise à disposition sur l'espace personnel, ce message ainsi que, le cas échéant, le fichier joint, sont réputés notifiés à cette dernière date, à l'issue de ce délai ".

7. Il résulte des dispositions précitées de l'article 40 et du dernier alinéa de l'article 35 du décret n° 93-1362 dans sa rédaction en vigueur à la date de la décision attaquée, qu'il appartient à l'administration d'établir, par tout moyen, la date de la notification de la mise en demeure de produire les pièces complémentaires nécessaires à l'examen de la demande de naturalisation, sauf à avoir prévu des modalités de notification qui permettent de considérer qu'une telle mise en demeure est réputée notifiée à partir de sa première consultation dans un certain délai ou de sa mise à disposition. Le défaut de production des pièces complémentaires dans le délai imparti peut, à lui seul, légalement justifier une décision de classement sans suite. Toutefois, l'impossibilité de produire les pièces dans le délai imparti, à raison de circonstances imprévisibles et indépendantes de la volonté du demandeur, dont ce dernier a justifié et informé l'administration dans les meilleurs délais, est de nature à faire obstacle à un tel classement sans suite. Le juge de l'excès de pouvoir exerce un contrôle normal sur le respect de ces conditions d'application de l'article 40 du décret du 30 décembre 1993. En l'absence de production des pièces demandées dans le délai imparti et de justification d'une impossibilité de respecter ce délai, l'autorité administrative dispose d'un large pouvoir d'appréciation pour user de la faculté de classer sans suite la demande. Le juge de l'excès de pouvoir n'exerce alors plus qu'un contrôle restreint, en tenant compte de l'objet de la décision de classement sans suite, qui consiste seulement à mettre fin à l'instruction de la demande sans y statuer, et de la finalité du régime de classement sans suite, qui est d'améliorer l'efficacité des procédures d'instruction des demandes de naturalisation.

8. En l'espèce, pour procéder au classement sans suite de la demande présentée par Mme A en vue d'acquérir la nationalité française, la préfète du Val-de-Marne s'est fondée sur le motif que, en dépit de la mise en demeure de produire des pièces qui lui avait été adressée le 5 août 2022, l'intéressée n'avait pas produit un acte d'état civil français daté de moins de 3 mois dans le délai de deux mois qui lui était imparti.

9. En premier lieu, Mme A soutient qu'elle n'a reçu aucune notification de cette demande dans sa boîte électronique ou par courrier et qu'elle ne l'a découverte qu'en consultant son espace personnel, au début du mois d'octobre 2024. Si la préfète du Val-de-Marne fait valoir, dans son mémoire en défense, qu'elle a invité la requérante à produire un acte d'état civil français daté de moins de 3 mois le 5 août 2022 et que la requérante n'a pas répondu à cette demande dans le délai de deux mois qui lui était imparti, il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier que la préfète du Val-de-Marne ait prévu des modalités de notification permettant de considérer qu'une telle mise en demeure soit réputée notifiée à partir de sa première consultation dans un certain délai ou à compter de sa mise à disposition, de sorte qu'il appartient donc à la préfète d'établir par tout moyen la date de la notification à l'intéressée de la mise en demeure de produire les pièces complémentaires. Dans ces conditions, et alors que la préfète n'apporte pas la preuve, qu'il lui incombe, de la date à laquelle l'intéressée a reçu la demande de pièces complémentaires, ni donc la preuve d'un défaut de réponse dans le délai de deux mois courant à compter de la réception de la demande, elle n'est pas fondée à soutenir que le délai de deux mois imparti à Mme A a commencé à courir le 5 août 2022.

10. En second lieu, et en tout état de cause, Mme A soutient qu'elle a produit la pièce demandée le 5 octobre 2022 et produit, au soutien de ses allégations, une capture écran de la plateforme dédiée établissant qu'elle a transmis un fichier aux services de la préfecture à cette date. En l'absence de toute contestation sérieuse en défense de la préfète du Val-de-Marne, en dépit de la demande qui lui a été adressée par un courrier du 15 novembre 2024, resté sans réponse, l'invitant à produire tout élément de nature à établir le contenu des fichiers transmis par la requérante aux services de la préfecture le 5 octobre 2022, Mme A est ainsi, à tous égards, fondée à soutenir que c'est à tort que la préfète du Val-de-Marne a, en application de l'article 40 du décret précité, procédé au classement sans suite de sa demande, alors qu'elle avait transmis l'ensemble des documents requis dans le délai de deux mois qui lui était imparti

11. Il résulte de tout ce qui précède que la décision du 9 février 2024 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a procédé au classement sans suite de la demande de naturalisation présentée par Mme A doit être annulée et qu'il appartient en conséquence à la préfète du Val-de-Marne de reprendre l'instruction de sa demande.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 9 février 2024 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a procédé au classement sans suite de la demande de naturalisation présentée par Mme A est annulée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée à la préfecture du Val-de-Marne.

Délibéré après l'audience du 10 décembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Xavier Pottier, président,

Mme Andreea Avirvarei, conseillère,

Mme Lina Bousnane, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 décembre 2024.

La rapporteure,

L. Bousnane

Le président,

X. PottierLa greffière,

C. Leroy

La République mande et ordonne au préfet du Val-de-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement

Pour expédition conforme,

La greffière,