Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2403714

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2403714
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationChambre Éloignement 12

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun rejette la requête de M. D, ressortissant malgache, qui contestait l'arrêté du préfet de Seine-et-Marne du 22 février 2024 l'obligeant à quitter le territoire français et fixant le pays de destination. Le tribunal écarte les moyens d'incompétence et d'insuffisance de motivation, jugeant l'arrêté régulièrement signé et suffisamment motivé. Il estime que le moyen tiré de la nationalité française, soulevé par le requérant, relève d'une question préjudicielle relevant de l'autorité judiciaire et non du juge administratif. En conséquence, la requête est rejetée dans son ensemble, y compris les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 25 mars et 1er octobre 2024, M. A E D, représenté par Me Ralitera, demande au Tribunal :

1°) d'annuler les décisions contenues dans l'arrêté du 22 février 2024 par lesquelles le préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer un titre de séjour dans le délai d'une semaine à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 80 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées, entachées d'incompétence et d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'erreurs manifestes d'appréciation et a été prise en méconnaissance des articles L. 511-4.10° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de renvoi est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et a été prise en méconnaissance du principe du non-refoulement et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 août 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Dellevedove pour exercer les fonctions prévues par les dispositions des 1° et 3° de l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Dellevedove ;

- et les observations de Me Ralitera, représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.

Le préfet de Seine-et-Marne n'était ni présent ni représenté.

Après avoir prononcé la clôture de l'instruction à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant malgache né le 22 août 2001, a déclaré être entré en France le 5 août 2019 et a vu sa demande d'asile rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 22 décembre 2022, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 27 mars 2023. Par l'arrêté susvisé du 22 février 2024, le préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de destination. M. D demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

En ce qui concerne les moyens communs aux différentes décisions :

2. En premier lieu, par un arrêté du 26 septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour, le préfet de Seine-et-Marne a donné à M. B C, chef du bureau de l'asile et de l'intégration, délégation de signature aux fins de signer la décision litigieuse. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte attaqué doit être écarté.

3. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté contesté comporte l'énoncé des motifs de fait et de droit qui constituent le fondement de chacune des décisions attaquées. Dès lors, contrairement à ce que soutient M. D, ces décisions sont suffisamment motivées. En outre, il ne ressort ni des termes de cet arrêté, ni des autres pièces versées au dossier, que le préfet de Seine-et-Marne n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de l'intéressé.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 111-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sont considérées comme étrangers au sens du présent code les personnes qui n'ont pas la nationalité française, soit qu'elles aient une nationalité étrangère, soit qu'elles n'aient pas de nationalité ". Il s'ensuit que ne peut faire l'objet de l'une des mesures prévues par ce code, et notamment d'une mesure d'obligation de quitter le territoire prise sur le fondement de l'article L. 611-1 de ce code, une personne qui, à la date de cette mesure, possède la nationalité française, alors même qu'elle aurait également une nationalité étrangère.

5. D'autre part, aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français ". Aux termes de l'article 20-1 de ce code : " La filiation de l'enfant n'a d'effet sur la nationalité de celui-ci que si elle est établie durant sa minorité ". Aux termes de l'article 29 de ce même code : " La juridiction civile de droit commun est seule compétente pour connaître des contestations sur la nationalité française ou étrangère des personnes physiques. Les questions de nationalité sont préjudicielles devant toute autre juridiction de l'ordre administratif ou judiciaire à l'exception des juridictions répressives comportant un jury criminel. ".

6. Il résulte de ces dispositions qu'il n'appartient qu'à l'autorité judiciaire de trancher une question de nationalité. Toutefois, l'exception de nationalité ne constitue, en vertu de ces dispositions, une question préjudicielle que si elle présente une difficulté sérieuse.

7. M. D, d'origine malgache, soutient qu'il est de nationalité française par filiation. Toutefois, Si M. D produit notamment le jugement du tribunal de paix de Fianarantsoa à Madagascar du 12 avril 1932 par lequel le père de son arrière-grand-père s'est vu reconnaître la nationalité française, l'acte de reconnaissance du 2 septembre 1939 par lequel cet ascendant a reconnu son arrière-grand-père comme étant son enfant, cette reconnaissance ayant été homologuée par un jugement du tribunal de première instance de Tananarive du 29 janvier 1940, ainsi que les actes d'État civil de ses parents et grands-parents, il n'établit pas leur nationalité française et, interrogé par le magistrat désigné à l'audience, l'intéressé reconnaît que son père a lui-même demandé la délivrance d'un certificat de nationalité française encore en cours et qu'il n'est pas en mesure de produire aucun document attestant de cette démarche. Il s'ensuit que M. D ne saurait être regardé comme étant de nationalité française à la date de l'arrêté contesté, la question de sa nationalité ne présentant aucune difficulté sérieuse de nature à relever d'une question préjudicielle au sens de l'article 29 du code civil. Dès lors, en prenant la décision litigieuse, le préfet de Seine-et-Marne n'a commis aucune erreur de droit au regard des dispositions susmentionnées ni porté à cet égard sur les faits de l'espèce une appréciation manifestement erronée

8. En deuxième lieu, le requérant invoque les dispositions du 10° de l'article L. 511-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version en vigueur avant le 1er mai 2021. Si ces dispositions ont été abrogées et codifiées à l'identique à compter du 1er mai 2021 au 9° de l'article 611-3 du même code, ces dispositions, restées en vigueur et applicables aux décisions prises jusqu'au 27 janvier 2024, n'étaient plus en vigueur à la date de la décision attaquée du 22 février 2024. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions est inopérant. Au demeurant, en tout état de cause, le requérant n'établit pas que, eu égard aux pathologies qu'il invoque, à type de stress post-traumatique, de lombalgies et de mal de pot, il ne pourrait bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. M. D fait valoir la vie privée et familiale qu'il mènerait auprès de ses parents et de ses deux sœurs mineures depuis son entrée en France le 5 août 2019 et son intégration à la société française. Toutefois, d'une part, en se bornant à produire à cet égard essentiellement une attestation de ses parents déclarant veiller sur lui et le soutenir dans ses démarches, une attestation d'hébergement d'un organisme de location immobilière déclarant héberger l'intéressé avec ses deux parents et ses deux sœurs depuis le 1er janvier 2024, ces documents étant postérieurs à la décision attaquée, les pièces d'État civil susmentionnées, une attestation de fin de stage de un mois effectué en 2022, une attestation d'inscription à une formation professionnelle de vendeurs-conseil en magasin entreprise en 2021, des attestations de témoins postérieurs à la décision contestée qui mentionnent sa volonté d'intégration, il n'établit pas par les pièces versées au dossier la réalité et, a fortiori, l'intensité et l'ancienneté de la vie familiale qu'il entretiendrait avec ses parents et ses sœurs à la date de la décision contestée ni ne démontre d'intégration particulière dans la société française ni, d'ailleurs, que ces personnes résideraient en France de manière régulière. D'autre part, il ne saurait être regardé comme dépourvu d'attaches familiales et personnelles dans son pays d'origine où il a vécu au moins jusqu'à l'âge de 17 ans. Dans ces conditions, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce et eu égard aux effets de la mesure d'obligation de quitter le territoire litigieuse, l'arrêté querellé n'a pas porté au droit de M. D au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Dès lors, la décision attaquée prise à l'encontre de M. D n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Les mêmes circonstances ne sont pas davantage de nature à faire regarder la décision contestée comme entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de renvoi :

11. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de cette convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. M. D fait valoir qu'il a été exposé avec sa famille à trois reprises à des attaques à mains armées par des individus qui ont brûlé leur maison, qui les ont menacés de mort s'ils les dénonçaient et qui seraient toujours à leur recherche et craint en cas de retour dans son pays d'origine d'être persécuté à nouveau par leurs agresseurs, protégés par les autorités politiques. Toutefois, le requérant, qui a vu d'ailleurs sa demande de reconnaissance du statut de réfugié rejetée par l'OFPRA puis par la CNDA, n'apporte au soutien de ses allégations aucun élément probant permettant d'établir la réalité de risques auxquels il serait personnellement exposé et susceptibles de faire obstacle à son éloignement à destination de ce pays en application des stipulations et dispositions susmentionnées. Dès lors, en fixant le pays de destination de la reconduite, l'autorité administrative n'a méconnu ni les stipulations et dispositions susmentionnées ni porté sur les circonstances de l'espèce une appréciation manifestement erronée.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions M. D à fin d'annulation de l'arrêté susvisé du 22 février 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé son pays de destination doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E D et au préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé : E. DellevedoveLa greffière,

Signé : N. Riellant

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N. Riellant