Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2410215
mardi 3 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2410215 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 12ème chambre, éloignement |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I) Par une requête, enregistrée le 26 mars 2024 sous le n° 2403735, M. C, représenté par Me Le Gall, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 8 mars 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil, sous réserve pour ce dernier de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que la préfète aurait dû se prononcer sur sa demande de titre de séjour avant de prendre la décision contestée.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis avocats, qui n'a pas produit de mémoire en défense mais des pièces, enregistrées le 12 novembre 2024.
Par courrier du 26 novembre 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7-3 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de prononcer d'office une injonction à la préfète du Val-de-Marne ou à tout autre préfet territorialement compétent tendant au réexamen de la situation de M. A et, dans l'attente, à la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 15 mai 2024.
II) Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 août et 21 novembre 2024, M. C, représenté par Me Le Gall, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 18 juillet 2024 par lequel le préfet de police de Paris lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an.
Il soutient que :
- l'arrêté contesté a été pris par une autorité incompétente ;
- il n'est pas motivé ;
- il est illégal en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- il méconnaît les dispositions des articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 7 novembre 2024, le préfet de police de Paris, représenté par le cabinet Actis avocats, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente du tribunal a désigné M. Bourgau en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction alors en vigueur, ainsi qu'en application des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du même code.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Bourgau, magistrat désigné,
- les observations de Me Le Gall, représentant M. A, absent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;
- et les observations du préfet de police de Paris et du préfet du Val-de-Marne, représentés par Me Rahmouni.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant tchadien né le 23 octobre 1969 à N'Djamena (Tchad), déclare être entré en France le 18 août 2022 sous couvert d'un visa touristique. Le 5 novembre 2022, il a sollicité de la préfecture du Val-de-Marne la délivrance d'un titre de séjour en raison de son état de santé. Le 13 février 2023, il a sollicité l'asile. Sa demande a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 3 novembre 2023 puis par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 23 février 2024. Par un arrêté du 8 mars 2024, dont le requérant demande l'annulation par la requête n° 2403735, la préfète du Val-de-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par un arrêté du 18 juillet 2024, dont le requérant demande l'annulation par la requête n° 2410215, le préfet de police de Paris lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur la jonction :
2. Les requêtes susvisées n° 2303735 et 2410215, qui concernent les mêmes parties, présentent à juger des questions similaires et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un même jugement.
Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ".
4. Il ressort des pièces du dossier que M. A s'est vu accorder l'aide juridictionnelle par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 15 mai 2024. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la requête n° 2403735 :
4. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. / () ".
5. Il ressort des pièces du dossier que le requérant a sollicité, le 5 novembre 2022, de la préfecture du Val-de-Marne la délivrance d'un titre de séjour en raison de son état de santé et que l'autorité administrative, dans le cadre de l'instruction de cette demande, a été rendue destinataire le 4 décembre 2023 de l'avis rendu par le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). Toutefois, la préfète du Val-de-Marne, qui n'a pas produit à l'instance l'avis du collège des médecins de l'OFII en dépit de la mesure d'instruction diligentée en ce sens par le tribunal, ne justifie pas avoir rejeté la demande de titre de séjour du requérant avant l'édiction de l'arrêté attaqué. Et il ne ressort pas des mentions de l'arrêté en litige que la préfète aurait examiné, avant son édiction, le droit au séjour de l'intéressé au regard de son état de santé. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que l'arrêté contesté est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions octroyant un délai de départ volontaire et fixant le pays de destination.
En ce qui concerne la requête n° 2410215 :
7. Aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / () ".
8. L'illégalité d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, ne peut être utilement invoquée par voie d'exception à l'appui de conclusions dirigées contre une décision administrative ultérieure que si cette dernière décision a été prise pour l'application du premier acte ou s'il en constitue la base légale. S'agissant d'un acte réglementaire, une telle exception peut être formée à toute époque, même après l'expiration du délai du recours contentieux contre cet acte. S'agissant d'un acte non réglementaire, l'exception n'est, en revanche, recevable que si l'acte n'est pas devenu définitif à la date à laquelle elle est invoquée, sauf dans le cas où l'acte et la décision ultérieure constituant les éléments d'une même opération complexe, l'illégalité dont l'acte serait entaché peut être invoquée en dépit du caractère définitif de cet acte.
9. En l'espèce, à la date d'enregistrement de la requête n° 2410215, la décision portant obligation de quitter le territoire faisait l'objet d'un recours pendant, enregistré sous le n° 2403735, de sorte qu'elle n'était pas devenue définitive. De plus, il résulte des dispositions citées au point 7 que la décision portant obligation de quitter le territoire français constitue la base légale de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français. Dans ces conditions, et compte tenu de ce qui a été dit au point 6, M. A est fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée.
Sur l'injonction :
11. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".
12. Eu égard au motif qui en constitue le fondement, l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français prononcée par le présent jugement implique nécessairement que la situation de M. A soit réexaminée et, dans l'attente, que lui soit délivrée une autorisation provisoire de séjour. Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Val-de-Marne ou à tout autre préfet territorialement compétent de procéder à ce réexamen dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de délivrer au requérant une autorisation provisoire de séjour sans délai.
Sur les frais de l'instance :
13. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle dans l'instance n° 2403735. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Le Gall, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement à Me Le Gall d'une somme de 900 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : L'arrêté du 8 mars 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a fait obligation à M. A de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination est annulé.
Article 3 : L'arrêté du 18 juillet 2024 par lequel le préfet de police de Paris a fait interdiction à M. A de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an est annulé.
Article 4 : Il est enjoint au préfet du Val-de-Marne ou à tout autre préfet territorialement compétent, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, de réexaminer la situation de M. A et, dans l'attente, de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour.
Article 5 : L'Etat versera à Me Le Gall, sous réserve pour ce dernier de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat, une somme de 900 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2303735 est rejeté.
Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. C, à Me Le Gall, au préfet de police de Paris et au préfet du Val-de-Marne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 03 décembre 2024.
Le magistrat,
Signé : T. BOURGAULa greffière,
Signé : MD. ADELON
La République mande et ordonne au préfet de police de Paris et au préfet du Val-de-Marne, chacun en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
MD. ADELON
No 2403735,
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