Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2410908

lundi 14 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2410908
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationChambre Reconduite à la frontière 12

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Melun a annulé la décision du 21 août 2024 par laquelle la directrice territoriale de Créteil de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) avait mis fin aux conditions matérielles d'accueil de Mme A, une demandeuse d'asile sierra-léonaise. Le tribunal a jugé que cette décision était insuffisamment motivée, en méconnaissance de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui impose une motivation écrite. En conséquence, l'annulation a été prononcée sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 septembre 2024, Mme B A, représentée par Me Singh, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 21 août 2024 par laquelle la directrice territoriale de Créteil de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

3°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans un délai de 24 heures à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 400 euros par jour de retard à compter de l'expiration de ce délai, de rétablir le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter de leur suspension en juillet 2024 ou, à défaut de rétablir le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

4°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration la somme de 2 500 euros à verser à son conseil, sous réserve pour ce dernier de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors qu'elle n'a pas bénéficié d'un entretien préalable afin d'évaluer sa vulnérabilité, que cet entretien n'a pas été mené par un agent e l'Office français de l'immigration et de l'intégration spécialement formé à cette fin et qu'elle n'a pas été mise à même de présenter préalablement ses observations ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle ne prend pas en compte sa vulnérabilité ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les articles 3 et 27 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

La requête a été communiquée à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente du tribunal a désigné M. Bourgau en application des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourgau, magistrat désigné ;

- les observations de Me Singh, représentant Mme A, présente, qui conclut aux mêmes fins que la requête ; elle reprend les moyens soulevés dans ses écritures, qu'elle développe ;

- et les observations de Mme A, assistée de Mme C, interprète en langue anglaise, qui répond aux questions du tribunal ;

- l'Office français de l'immigration et de l'intégration n'étant ni présent, ni représenté.

Une note en délibéré, présentée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration et enregistrée le 8 octobre 2024, n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante sierra-léonaise née le 22 mars 1990 à Freetown (Sierra Leone), déclare être entrée en France en août 2023 pour y demander l'asile. Sa demande a été enregistrée en procédure " Dublin " le 8 août 2023. Le 11 août suivant, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a octroyé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Le 16 avril 2024, sa demande d'asile a été enregistrée en procédure normale et elle s'est vue délivrer une attestation de demande d'asile valable jusqu'au 15 février 2025. Par une décision du 21 août 2024, dont Mme A demande l'annulation, la directrice territoriale de Créteil de l'OFII a mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu, en application des dispositions précitées, d'admettre provisoirement Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Il est mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : / () 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes ; / () La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites selon des modalités définies par décret. / () ". Et aux termes de l'article D. 551-18 du même code : " La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-16 est écrite, motivée et prise après que le demandeur a été mis en mesure de présenter à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ses observations écrites dans un délai de quinze jours. Elle prend en compte la situation particulière et la vulnérabilité de la personne concernée. Dans les cas prévus aux 1° à 3° de l'article L. 551-16, elle ne peut être prise que dans des cas exceptionnels. Cette décision prend effet à compter de sa signature. / () ".

5. De plus, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

6. D'une part, il ressort des pièces du dossier que la décision contestée ne précise ni l'objet ni la date des entretiens personnels concernant la procédure d'asile que la requérante n'aurait pas honorés, de sorte qu'elle est insuffisamment motivée en fait. Au demeurant, si l'OFII produit en défense des convocations à deux entretiens des 13 et 27 juin 2024 en vue du renouvellement de la carte " allocation pour demandeur d'asile " de la requérante, il ne justifie nullement de la réception par cette dernière desdites convocations. D'autre part, compte tenu de la situation de précarité de Mme A, mère célibataire d'un enfant âgé de moins d'un an à la date de la décision attaquée et dépourvue de solution d'hébergement ainsi que de ressources, la décision attaquée, qui met fin au bénéfice de l'hébergement et de l'allocation pour demandeur d'asile dont elle bénéficiait avec sa fille, est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à sa vulnérabilité et porte une atteinte disproportionnée à l'intérêt supérieur de sa fille.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision par laquelle la directrice territoriale de Créteil de l'OFII a mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Il résulte des dispositions de l'article D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile citées au point 4 que la décision mettant fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil prend effet à compter de la date de sa signature.

9. Si Mme A soutient que l'allocation pour demandeur d'asile ne lui est plus versée depuis juillet 2024, avant l'édiction de la décision en litige le 21 août 2024, ses allégations sur ce point ne sont toutefois étayées par aucune pièce du dossier.

10. Dans ces conditions, eu égard aux motifs qui en constituent le fondement, l'annulation prononcée par le présent jugement implique nécessairement, sous réserve d'un changement de circonstances de fait, que le bénéfice des conditions matérielles d'accueil soit rétabli à Mme A à compter du 21 août 2024. Il y a lieu d'enjoindre à l'OFII d'y procéder dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

11. Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Singh, avocate de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, partie perdante, le versement à Me Singh d'une somme de 900 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La décision du 21 août 2024 par laquelle la directrice territoriale de Créteil de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil de Mme A est annulée.

Article 3 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement, de rétablir à Mme A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 21 août 2024.

Article 4 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Singh, sous réserve pour cette dernière de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat, une somme de 900 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Singh et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 octobre 2024.

Le magistrat,

Signé : T. BOURGAULa greffière,

Signé : N. RIELLANT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2410908