Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2411389

jeudi 31 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2411389
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Cette décision du Tribunal Administratif de Melun, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, rejette la requête de Mme A B visant à suspendre la décision implicite de la préfète du Val-de-Marne rejetant sa demande de titre de séjour. Le juge des référés a relevé d'office un moyen d'irrecevabilité, estimant que le refus implicite contesté pourrait constituer un simple refus d'enregistrement d'un dossier incomplet, et non une décision administrative susceptible de recours. En tout état de cause, la condition d'urgence n'a pas été jugée remplie, la requérante n'établissant pas que la situation, notamment l'impossibilité d'effectuer un stage prévu en 2025, justifiait une intervention urgente du juge. La requête est donc rejetée, y compris les conclusions accessoires.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés le 15 et le 26 septembre 2024 à 11h33, Mme C A B, représentée par Me Camus, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision implicite par laquelle la préfète du Val-de-Marne a rejeté sa demande de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " ou " étudiant " à titre provisoire, ou à défaut de réexaminer sa situation, dans le délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et pendant cet examen de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est remplie, alors qu'elle est née en France, qu'elle a quittée à l'âge de cinq ans pour y revenir à quinze ans, et qu'elle y vit avec sa mère, titulaire d'une carte de résident ;

- l'absence de tout justificatif de régularité de sa situation l'expose au risque d'un éloignement à tout moment alors qu'elle a engagé les démarches nécessaires dès sa majorité, qu'elle justifie du sérieux de ses études et de l'impossibilité dans laquelle elle se trouve d'effectuer le stage indispensable à la validation de sa deuxième année de Bachelor universitaire de technologie " Gestion des entreprises et administrations " ;

- la décision litigieuse méconnaît les dispositions des articles L. 423-23, L. 435-1 et L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle a répondu à la demande de pièces complémentaires en date du 7 décembre 2023, dès le lendemain par deux envois distincts à 17 h 50 et 17 h 57, par la transmission notamment des preuves de sa présence en France, par conséquent sa demande était complète ;

- les services de la préfecture du Val-de-Marne lui ont adressé le 24 septembre une nouvelle demande de pièces, relative aux preuves de sa présence en 2023-2024, à laquelle elle a répondu le 25 septembre ;

- la délivrance d'une nouvelle attestation de prolongation d'instruction ne remet pas en cause l'existence d'une décision implicite de rejet de sa demande de titre, alors en outre qu'elle est contraire aux dispositions de l'article R. 432-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 septembre 2024, la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis avocats, conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- l'urgence n'est pas démontrée, alors que ses services ont adressé à Mme A B une demande de compléments d'information par une lettre du 7 décembre 2023, et que si la requérante précise qu'elle ne pouvait pas communiquer les éléments sur sa qualité de salariée, en revanche, elle n'a pas envoyé les éléments relatifs à ses années de présence en France ;

- une nouvelle demande de renseignements complémentaires a été envoyée à la requérante le 23 septembre 2024 ;

- seul le comportement de Mme A B est à l'origine de la situation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 26 septembre 2024 à 14 h 00, ont été entendus :

- le rapport de Mme Letort, qui a informé les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7 et de l'article R. 522-9 du code de justice administrative, de ce que l'ordonnance à intervenir était susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions aux fins d'annulation de la décision en litige, dès lors qu'il résulte de l'instruction que l'acte implicite pris par la préfète du Val-de-Marne pourrait être regardé comme un refus d'enregistrement de la demande assortie d'un dossier incomplet présentée par Mme A B, qui ne constituerait alors pas une décision susceptible de recours ;

- les observations de Me Camus, représentant Mme A B, présente, qui soutient en outre que sa demande de titre était complète dès 2022 ainsi qu'en atteste la copie d'écran AGDREF, que la demande de pièces complémentaires lui a été adressée plus d'un an plus tard et visait simplement à actualiser les informations figurant dans sa demande, qu'elle y a immédiatement répondu par la production des pièces qu'elle était en mesure de produire, qu'elle justifie en dernier lieu des pièces jointes à cette réponse, que la question du caractère suffisant de ces éléments d'information relève du fond, que son parcours et ses attaches familiales en France justifient qu'un titre de séjour lui soit délivré au titre de la " vie privée et familiale ", et que ses études actuelles impliquent la réalisation d'un stage entre avril et mai 2025 ;

- et les observations de Me Kao, représentant la préfète du Val-de-Marne, qui fait valoir en outre que la préfecture est saisie de très nombreuses demandes d'admission exceptionnelle au séjour, que Mme A B a été destinataire de plusieurs attestations de prolongation d'instruction et qu'une nouvelle attestation vient de lui être délivrée, qui lui permet de faire valoir l'ensemble de ses droits.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

2. Mme A B, ressortissante tunisienne née le 14 juillet 2003 à Ivry-sur-Seine (France), revenue en France le 15 septembre 2018 sous couvert d'un visa court séjour, a saisi les services de la préfecture du Val-de-Marne le 23 novembre 2021 d'une demande de rendez-vous, intervenu le 1er mars 2022, au cours duquel la requérante a été informée qu'elle ne remplissait pas les conditions pour obtenir un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En conséquence, Mme A B a présenté le 8 août 2022 une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de ressortissante étrangère entrée en France avant l'âge de seize ans. M. A B demande la suspension de l'exécution de la décision implicite par laquelle la préfète du Val-de-Marne a rejeté cette demande.

En ce qui concerne l'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts que celui-ci entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une décision relative au séjour en France d'un étranger, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate de cette décision sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe remplie dans le cas d'un refus de renouvellement ou d'un retrait du titre de séjour de ce dernier. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision en litige.

4. Pour soutenir que la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative précité serait remplie, Mme A B se prévaut du risque d'éloignement et de l'impossibilité de travailler auxquels l'expose l'absence de justificatif de la régularité de sa situation, et soutient que le défaut de titre de séjour fait obstacle à la réalisation d'un stage au sein de la société Bergerat Monnoyeur, dont la réalisation est indispensable à la validation de son année de Bachelor universitaire de technologie Gestion des Entreprises et Administrations. S'il ressort des débats tenus à l'audience qu'un tel stage doit intervenir en fin d'année universitaire, la préfète du Val-de-Marne ne saurait sérieusement faire valoir que la délivrance le 23 septembre 2024 d'une nouvelle attestation de dépôt d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour permettrait à Mme A B d'accéder à l'ensemble de ses droits, alors qu'un tel document ne vaut pas autorisation provisoire de séjour sur le territoire français. Dans de telles conditions, la condition tenant à l'urgence au sens des dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

5. Au regard de l'ensemble des pièces produites dans la présente instance, les moyens tirés de la complétude du dossier présenté par Mme A B et de la méconnaissance des articles L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales sont de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision implicite par laquelle la préfète du Val-de-Marne a rejeté la demande de titre de séjour présentée par Mme A B.

6. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de cette décision doit être suspendue.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. La suspension prononcée implique nécessairement qu'il soit enjoint à la préfète du Val-de-Marne de réexaminer la demande présentée par Mme A B, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et de lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler, dans le délai de 48 heures à compter de la même notification. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par la requête.

Sur les frais du litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision implicite par laquelle la préfète du Val-de-Marne a rejeté la demande de titre de séjour présentée par Mme A B est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne de réexaminer la demande présentée par Mme A B, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et de lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler, dans le délai de 48 heures à compter de la même notification.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A B une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C A B et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée à la préfète du Val-de-Marne.

La juge des référés,

Signé : C. LETORTLa greffière,

Signé : C. SISTAC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,