Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2412237

jeudi 24 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2412237
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de l'arrêté du 26 septembre 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne mettait en demeure M. et Mme C de quitter leur logement. La juridiction a considéré que la condition d'urgence n'était pas remplie, les requérants n'établissant pas que leur maintien dans les lieux, qu'ils occupent sans droit ni titre depuis plus de deux ans, justifierait une dérogation à l'urgence particulière que constitue la nécessité pour le propriétaire de recouvrer la jouissance de son bien. La solution retenue s'appuie sur les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative et de l'article 38 de la loi du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 octobre 2024, M. H et Mme E C, représentés par Me Perriez, demandent au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 26 septembre 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne les a mis en demeure de quitter leur logement dans le délai de sept jours à compter de sa notification ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à verser à leur conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à défaut d'admission à l'aide juridictionnelle à leur verser directement sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de

justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition tenant à l'urgence est remplie dès lors que la décision en litige les expose au risque d'une expulsion, alors que le pavillon constitue depuis plus de deux ans le logement principal de leur famille, composée de six enfants, et que leurs faibles ressources ne permettent pas d'envisager un relogement rapide ;

- l'arrêté litigieux est dépourvu de base légale dès lors que les dispositions de l'article 38 de la loi du 5 mars 2007 sont contraires aux stipulations des articles 5, 6 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à défaut de préciser les modalités de notification de la mise en demeure, qui sert de point de départ à la fois du recours en excès de pouvoir et du délai extrêmement court d'exécution de l'obligation de quitter les lieux ;

- il n'est pas justifié de la compétence de son auteur pour le signer ;

- cet arrêté a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière, à défaut de leur avoir permis de présenter des observations préalables ;

- il n'est pas justifié, alors qu'ils occupent ce logement de bonne foi sur le fondement d'un bail, signé dans le cadre d'une escroquerie, et qu'il n'est pas démontré que cette maison constituerait le domicile B A ;

- il n'est pas démontré que la plainte aurait été déposée auprès d'un officier de police judiciaire ;

- il est fondé sur un procès-verbal de constat en date du 4 septembre 2023 ;

- le caractère illicite de l'occupation n'est pas établi ;

- il ne ressort pas des termes de l'arrêté que leur situation personnelle et familiale aurait été prise en considération, en méconnaissance de l'intérêt supérieur de leurs enfants, protégé par l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- il est entaché d'un détournement de procédure dès lors que la procédure prévue à l'article 38 de la loi du 5 mars 2007 constitue une procédure dérogatoire justifiée par des circonstances très particulières et qu'il appartenait à M. A de saisir la juridiction judiciaire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 octobre 2024, la préfète du

Val-de-Marne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- l'urgence est constituée par la nécessité que le nouveau propriétaire de la maison puisse avoir la jouissance de son bien, alors que les requérants auraient pu solliciter de la part de leur bailleur une copie de l'assurance propriétaire non occupant ;

- M. D G, directeur des sécurités, avait compétence pour signer l'arrêté en litige dès lors que l'article 5 de l'arrêté du 25 septembre 2024 n'exclut pas l'hypothèse des mesures prises sur le fondement de l'article 38 de la loi de 2007 ;

- les requérants n'ont formulé aucune observation lors du constat d'huissier du

14 septembre 2023, ni en réponse à la notification de mise en demeure ;

- l'arrêté litigieux a été édicté dans le respect des conditions d'affichage et de délai définies par les textes ;

- l'arrêté en litige a été pris en considération de la situation personnelle et familiale B et Mme C, présents lors du constat d'huissier ;

- les procès-verbaux rédigés dans le cadre de cette procédure ne font état ni de la vulnérabilité ni de l'urgence de la situation B et Mme C ;

- les requérants sont occupants du bien litigieux sans droit ni titre dès lors que le bail dont ils se prévalent n'a pas été signé avec l'ancienne ou le nouveau propriétaire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2007-290 du 5 mars 2007 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 22 octobre 2024 à 14h00, ont été entendus :

- le rapport de Mme Letort ;

- et les observations de Me Perriez, représentant M. C, présent, et Mme C, absente, qui soutient en outre qu'il n'est pas justifié de la compétence de l'auteur de la décision litigieuse puisque l'arrêté produit en défense, publié le 26, n'est entré en vigueur que le 27, qu'ils sont entrés dans leur logement sans effraction, avec la clef confiée lors de la signature du bail, qu'ils ont découvert en septembre 2022 que leur bailleur, qui refusait de mettre en place un virement, n'était pas le propriétaire des lieux tandis que ce dernier était décédé, sans qu'ils soient contactés par ses héritiers, que le nouveau propriétaire est un marchand de meubles ayant acquis ce bien immobilier avec la connaissance de leur présence dans les lieux, qu'ils n'ont jamais cherché à cacher leur identité de sorte qu'il n'existe aucun obstacle à l'engagement d'une assignation devant le juge judiciaire, dont la procédure adapte les délais aux particularités des situations, alors que la trêve hivernale approche, que tous les textes relatifs au droit au logement définissent les modalités de notification des mesures prises à l'encontre des occupants afin de garantir leur droit au recours effectif et le respect de leurs droits, hormis dans l'hypothèse de l'article 38 de la loi de 2007, que la préfète ne saurait prétendre qu'il a été tenu compte de leur situation personnelle et familiale alors que le

procès-verbal de septembre 2023 a été établi en dehors de l'actuelle procédure, et que la visite récente des services de police avait pour unique but de vérifier l'illégalité de leur occupation, ainsi qu'en atteste le procès-verbal établi à cette occasion, que leurs six enfants sont scolarisés, que l'un d'eux fait l'objet d'un suivi médical et que le revenu de solidarité active constitue leur seule source de revenus.

La préfète du Val-de-Marne n'était pas représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'aide juridictionnelle à titre provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire B et Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

3. M. et Mme C, occupants d'un pavillon sis 15 rue de la Gaîté sur le territoire de la commune de Champigny-sur-Marne depuis le 3 juin 2022, ont été mis en demeure de quitter les lieux dans le délai de sept jours par un arrêté de la préfète du

Val-de-Marne du 26 septembre 2024, dont ils demandent la suspension sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

En ce qui concerne l'urgence :

4. Il n'est pas contesté que l'exécution de la décision litigieuse aurait pour conséquence de priver d'hébergement à très brève échéance la famille B et Mme C, composée de six enfants, alors que, en conséquence de leurs revenus dont le faible niveau est attesté par la caisse des allocations familiales, les requérants affirment ne disposer d'aucune solution de relogement, malgré les démarches entreprises par l'assistante sociale en charge de leur accompagnement depuis juillet 2023. Au regard de ces circonstances particulières, M. et Mme C doivent être regardés comme justifiant des conséquences graves et immédiates de l'arrêté du 26 septembre 2024 sur leurs situations personnelles et familiales. Il s'ensuit que la condition tenant à l'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative est satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

5. D'une part, aux termes de l'article 38 de la loi n° 2007-290 du 5 mars 2007 : " En cas d'introduction et de maintien dans le domicile d'autrui, qu'il s'agisse ou non de sa résidence principale ou dans un local à usage d'habitation, à l'aide de manœuvres, menaces, voies de fait ou de contrainte, la personne dont le domicile est ainsi occupé, toute personne agissant dans l'intérêt et pour le compte de celle-ci ou le propriétaire du local occupé peut demander au représentant de l'Etat dans le département de mettre en demeure l'occupant de quitter les lieux, après avoir déposé plainte, fait la preuve que le logement constitue son domicile ou sa propriété et fait constater l'occupation illicite par un officier de police judiciaire, par le maire ou par un commissaire de justice (). / La décision de mise en demeure est prise, après considération de la situation personnelle et familiale de l'occupant, par le représentant de l'Etat dans le département dans un délai de quarante-huit heures à compter de la réception de la demande (). / La mise en demeure est assortie d'un délai d'exécution qui ne peut être inférieur à vingt-quatre heures. Lorsque le local occupé ne constitue pas le domicile du demandeur, ce délai est porté à sept jours et l'introduction d'une requête en référé sur le fondement des articles L. 521-1 à L. 521-3 du code de justice administrative suspend l'exécution de la décision du représentant de l'Etat. Elle est notifiée aux occupants et publiée sous forme d'affichage en mairie et sur les lieux. Le cas échéant, elle est notifiée à l'auteur de la demande. / Lorsque la mise en demeure de quitter les lieux n'a pas été suivie d'effet dans le délai fixé, le représentant de l'Etat dans le département doit procéder sans délai à l'évacuation forcée du logement, sauf opposition de l'auteur de la demande dans le délai fixé pour l'exécution de la mise en demeure ".

6. Par une décision QPC n° 2023-1038 du 24 mars 2023, le Conseil constitutionnel a déclaré conforme à la Constitution les dispositions de l'article 38 de la loi du 5 mars 2007 dans sa rédaction résultant de la loi n° 2020-1525 du 7 décembre 2020 d'accélération et de simplification de l'action publique, sous la réserve énoncée à son paragraphe 12 aux termes de laquelle : " ces dispositions prévoient que le préfet peut ne pas engager de mise en demeure dans le cas où existe, pour cela, un motif impérieux d'intérêt général. Toutefois, elles ne sauraient, sans porter une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et au principe de l'inviolabilité du domicile, être interprétées comme autorisant le préfet à procéder à la mise en demeure sans prendre en compte la situation personnelle ou familiale de l'occupant dont l'évacuation est demandée ".

7. D'autre part, aux termes de l'article L. 221-2 du code des relations entre le public et l'administration : " L'entrée en vigueur d'un acte réglementaire est subordonnée à l'accomplissement de formalités adéquates de publicité, notamment par la voie, selon les cas, d'une publication ou d'un affichage, sauf dispositions législatives ou réglementaires contraires ou instituant d'autres formalités préalables. / Un acte réglementaire entre en vigueur le lendemain du jour de l'accomplissement des formalités prévues au premier alinéa, sauf à ce qu'il en soit disposé autrement par la loi, par l'acte réglementaire lui-même ou par un autre règlement () ".

8. Il résulte de l'instruction que le pavillon sis 15 rue de la Gaité à

Champigny-sur-Marne, inhabité depuis le décès de sa propriétaire en mai 2022, est occupé depuis le 3 juin suivant par la famille B et Mme C, signataires d'un contrat de bail avec M. F, installé au Maroc, auquel ils ont versé un loyer en espèces jusqu'en septembre 2022. Le 14 septembre 2023, un huissier a été mandaté par Mme I, héritière de la maison, pour constater la présence des requérants. Il ressort des pièces communiquées en défense que le 3 juillet 2024, d'une part, cette maison a été acquise par

M. A, présenté comme gérant de société demeurant à Paris, et que d'autre part, ce dernier s'est présenté auprès des services de police de Champigny-sur-Marne pour porter plainte contre l'occupation sans droit ni titre de son nouveau bien immobilier. En l'état de l'instruction, les moyens tirés du défaut de motivation et de l'absence de prise en considération de la situation personnelle et familiale B et Mme C sont de nature à faire naître un doute quant à la légalité de l'arrêté de la préfète du Val-de-Marne du

26 septembre 2024.

9. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de cet arrêté.

Sur les frais de justice :

10. M. et Mme C sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, leur avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Perriez, avocat B et Mme C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de ses clients à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Perriez de la somme de 1 500 euros. Dans l'hypothèse d'un rejet de leur demande d'aide juridictionnelle, cette somme sera versée directement à M. et Mme C.

O R D O N N E :

Article 1er : M. et Mme C sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté de la préfète du Val-de-Marne du 26 septembre 2024 est suspendue.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 500 euros à Me Perriez, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Dans l'hypothèse où leur demande d'aide juridictionnelle serait rejetée, cette somme sera versée directement à M. et Mme C.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. H et Mme E C, ainsi qu'au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée à la préfète du Val-de-Marne.

La juge des référés,La greffière,

Signé : C. LetortSigné : O. Dusautois

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,