Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2412239
lundi 7 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2412239 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés le 3 et le 5 octobre 2024,
Mme A C, représentée par Me Michiewicz, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) d'enjoindre à l'hôpital Bicêtre de respecter la volonté de M. E D en
ne procédant à aucune transfusion sanguine forcée supplémentaire, conformément au principe de consentement libre et éclairé du patient, et de rechercher tout traitement alternatif à la transfusion sanguine ;
2°) de mettre à la charge de l'hôpital Bicêtre la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.
Elle soutient que :
- il ressort des directives anticipées signées par son père le 25 février 2023 que
M. D l'a désignée pour utiliser tous moyens légaux afin de s'assurer que sa volonté soit bien respectée ;
- il ressort de l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne Pindo Mulla
c/ Espagne du 17 septembre 2024 que l'autonomie personnelle des patients adultes et capables de discernement leur permet d'accepter ou de refuser un traitement médical spécifique, en application de la règle du consentement libre et éclairé ;
- les articles 5 et 9 de la convention sur les droits de l'homme et la biomédecine, opposable en droit interne, imposent de recueillir le consentement libre et éclairé d'une personne préalablement à toute intervention médicale, et de tenir compte des souhaits précédemment exprimés ;
- le respect par le corps médical du consentement libre et éclairé du patient est reconnu par l'article 3 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, et est repris par l'article L. 1111-4 du code de la santé publique ;
- ce même code impose également le respect de la volonté du patient inconscient, exprimée par des directives anticipées et la désignation d'une personne de confiance ;
- la jurisprudence administrative qualifie la violation du consentement libre et éclairé du patient d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ;
- M. D, Témoin de Jéhovah depuis deux ans, accepte de recevoir tout traitement médical à l'exception de ceux recourant au sang, volonté clairement exprimée dans des directives anticipées claires, datées du 25 février 2023 et signées, portées au dossier médical dès le 1er septembre 2024 ;
- M. D a pris soin de désigner sa fille en qualité de personne de confiance et un ami, M. B, en tant que personne de confiance remplaçante, en leur confiant la mission de parler en son nom en cas d'état d'inconscience ;
- Mme C et M. B ont exprimé auprès de l'équipe médicale, à plusieurs reprises, le refus du patient pour la réalisation de transfusions sanguines, volonté qui n'a pas été respectée et qui est susceptible d'être à nouveau méconnue ;
- une telle situation, alors que l'état d'inconscience de M. D le place dans un état de vulnérabilité, est constitutive de traitements inhumains et dégradants au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- Mme C redoute qu'en cas de sortie du coma, elle soit dans l'obligation d'informer son père de la réalisation de plusieurs transfusions sanguines, circonstance susceptible de constituer un choc alors qu'il a le cœur fragile ;
- la réalisation de transfusions sanguines malgré l'opposition de M. D, qui doit s'analyser comme une conviction, est contraire à la liberté de pensée, de conscience, de religion et de culte, reconnues par les stipulations de l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 10.1 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, ainsi que l'article 1er de la loi du 9 décembre 1905 ;
- M. D est victime de discrimination directe, alors que tout patient peut faire connaître et respecter ses décisions sur les soins envisagés et que ses choix, fondés sur un motif religieux, ont été clairement portés à la connaissance de l'équipe médicale ;
- M. D est également victime de discrimination indirecte, ses croyances le plaçant dans une situation sensiblement différente de celle des autres patients, ce qui justifie une prise en charge également différente en lui offrant un traitement alternatif à la transfusion sanguine ;
- l'urgence est justifiée par l'existence d'un préjudice difficilement réparable, alors que quatre transfusions ont déjà été réalisées, que le chef de service a précisé le
24 septembre que de nouvelles transfusions interviendraient en cas de nécessité, et que la fragilité de l'état de santé de M. D conserve à cette question un caractère d'actualité.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2024 à 14h34, l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- elle intervient volontairement dans la présente affaire dès lors que l'hôpital Bicêtre lui est rattaché et devra être mis hors de cause dans l'affaire ;
- lorsque la vie du patient est en jeu et qu'il est hors d'état d'exprimer sa volonté, une jurisprudence constante du Conseil d'Etat accorde au médecin la faculté de passer outre un éventuel refus de soins lorsque l'acte médical doit être accompli dans le but de le sauver, ou en cas de situation extrême mettant en jeu le pronostic vital, ou encore lorsque l'acte médical est indispensable et proportionné à l'état de santé de ce patient ;
- la circonstance que le patient ait établi des directives anticipées ne fait pas obstacle à l'application de cette jurisprudence ;
- la désignation d'une personne de confiance a pour objet de faire connaître les volontés exprimées par le patient mais n'accorde pas à cette personne la possibilité de consentir aux soins pour le compte du patient ;
- le 30 août 2024, jour de son arrivée dans le service de médecine intensive réanimation, M. D a désigné sa conjointe comme personne de confiance dans un document, manifestement co-signé par cette dernière, information qui a été prise en compte par le personnel soignant ;
- à compter de cette date et jusqu'à sa mise sous sédation le lendemain, M. D n'a pas exprimé d'opposition à une éventuelle transfusion sanguine, alors qu'à l'occasion de ses précédentes hospitalisations en avril 2021 et décembre 2022, son statut de témoin de Jéhovah n'avait pas été mentionné ;
- lorsque la réalisation d'une transfusion sanguine s'est avérée nécessaire en raison d'une anémie profonde, et alors que M. D était sous sédation, l'équipe médicale s'est fondée sur la désignation de l'épouse du patient en qualité de personne de confiance, tandis que le droit ne permet pas de désigner une personne de confiance remplaçante ;
- les instructions écrites n'ont pas été appliquées dès lors que le patient se trouvait dans une situation d'extrême urgence vitale ;
- l'épouse de M. D ainsi que leur fille ont été consultées à plusieurs reprises, et il est apparu que dès la première transfusion, les proches du patient n'ont pas été en mesure de définir sa volonté, son épouse ayant consenti à la réalisation des transfusions ;
- bien que l'état de santé de M. D soit grave, une thérapeutique a été envisagée dès lors que ces actes de réanimation sont susceptibles de lui sauver la vie.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 4 octobre 2024 à 14h00, ont été entendus :
- le rapport de Mme Letort ;
- et les observations de Me Michiewicz, représentant Mme C, absente, qui soutient en outre que M. D a été également hospitalisé en 2021 et en 2022 pour des pneumopathies graves et a reçu des transfusions sanguines à l'occasion de la première hospitalisation, qu'il parle russe et s'exprime mal tandis que sa conjointe ne parle pas français, qu'il avait déjà exprimé son opposition aux transfusions sanguines en 2021 alors même qu'il n'était pas encore Témoin de Jéhovah, qu'il aurait déjà subi un total de sept transfusions depuis le début de l'actuelle hospitalisation, alors qu'elle a la qualité de personne de confiance, tandis qu'il ressort des pièces du dossier que Mme D a hésité et s'est ravisée, et qu'il ressort de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que même en cas de risque vital, le patient a le droit de s'opposer aux soins.
L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris n'était pas représentée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Convention pour la protection des droits de l'homme et de la dignité de l'être humain à l'égard des applications de la biologie et de la médecine, signé le 4 avril 1997 à Oviedo ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de la santé publique ;
- la loi du 9 décembre 1905 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur le cadre juridique applicable au litige :
1. D'une part, aux termes de l'article L. 1110-1 du code la santé publique : " Le droit fondamental à la protection de la santé doit être mis en œuvre par tous moyens disponibles au bénéfice de toute personne ". Selon l'article L. 1110-2 de ce code : " La personne malade a droit au respect de sa dignité ". L'article L. 1110-5 du même code dispose que : " Toute personne a, compte tenu de son état de santé et de l'urgence des interventions que celui-ci requiert, le droit de recevoir, sur l'ensemble du territoire, les traitements et les soins les plus appropriés et de bénéficier des thérapeutiques dont l'efficacité est reconnue et qui garantissent la meilleure sécurité sanitaire et le meilleur apaisement possible de la souffrance au regard des connaissances médicales avérées () ".
2. D'autre part, aux termes de l'article L. 1111-4 du code de santé publique : " Toute personne prend, avec le professionnel de santé et compte tenu des informations et des préconisations qu'il lui fournit, les décisions concernant sa santé. / Toute personne a le droit de refuser ou de ne pas recevoir un traitement. Le suivi du malade reste cependant assuré par le médecin, notamment son accompagnement palliatif. / Le médecin a l'obligation de respecter la volonté de la personne après l'avoir informée des conséquences de ses choix et de leur gravité. Si, par sa volonté de refuser ou d'interrompre tout traitement, la personne met sa vie en danger, elle doit réitérer sa décision dans un délai raisonnable. Elle peut faire appel à un autre membre du corps médical. L'ensemble de la procédure est inscrite dans le dossier médical du patient (). / Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment. / Lorsque la personne est hors d'état d'exprimer sa volonté, aucune intervention ou investigation ne peut être réalisée, sauf urgence ou impossibilité, sans que la personne de confiance prévue à l'article L. 1111-6, ou la famille, ou à défaut, un de ses proches ait été consulté () ".
3. Enfin, aux termes de l'article L. 1111-11 du code la santé publique : " Toute personne majeure peut rédiger des directives anticipées pour le cas où elle serait un jour hors d'état d'exprimer sa volonté. Ces directives anticipées expriment la volonté de la personne relative à sa fin de vie en ce qui concerne les conditions de la poursuite, de la limitation, de l'arrêt ou du refus de traitement ou d'acte médicaux. / A tout moment et par tout moyen, elles sont révisables et révocables (). / Les directives anticipées s'imposent au médecin pour toute décision d'investigation, d'intervention ou de traitement, sauf en cas d'urgence vitale pendant le temps nécessaire à une évaluation complète de la situation et lorsque les directives anticipées apparaissent manifestement inappropriées ou non conformes à la situation médicale. / La décision de refus d'application des directives anticipées, jugées par le médecin manifestement inappropriées ou non conformes à la situation médicale du patient, est prise à l'issue d'une procédure collégiale définie par voie réglementaire et est inscrite au dossier médical. Elle est portée à la connaissance de la personne de confiance désignée par le patient ou, à défaut, de la famille ou des proches () ". Selon l'article R. 1111-17 du même code : " Les directives anticipées mentionnées à l'article L. 1111-11 s'entendent d'un document écrit, daté et signé par leur auteur, majeur, dûment identifié par l'indication de ses nom, prénom, date et lieu de naissance. () ". Enfin, l'article R. 4127-37-1 de ce code dispose que : " I.- Lorsque le patient est hors d'état d'exprimer sa volonté, le médecin en charge du patient est tenu de respecter la volonté exprimée par celui-ci dans des directives anticipées, excepté dans les cas prévus aux II et III du présent article. / II. - En cas d'urgence vitale, l'application des directives anticipées ne s'impose pas pendant le temps nécessaire à l'évaluation complète de la situation médicale. / III. - Si le médecin en charge du patient juge les directives anticipées manifestement inappropriées ou non conformes à la situation médicale, le refus de les appliquer ne peut être décidé qu'à l'issue de la procédure collégiale prévue à l'article L. 1111-11. Pour ce faire, le médecin recueille l'avis des membres présents de l'équipe de soins, si elle existe, et celui d'au moins un médecin, appelé en qualité de consultant, avec lequel il n'existe aucun lien de nature hiérarchique. Il peut recueillir auprès de la personne de confiance ou, à défaut, de la famille ou de l'un des proches le témoignage de la volonté exprimée par le patient. / IV. - En cas de refus d'application des directives anticipées, la décision est motivée. Les témoignages et avis recueillis ainsi que les motifs de la décision sont inscrits dans le dossier du patient. / La personne de confiance, ou, à défaut, la famille ou l'un des proches du patient est informé de la décision de refus d'application des directives anticipées. "
Sur les conclusions de la requête :
4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".
5. Lorsque la requête est fondée sur la procédure de protection particulière du référé liberté instituée par l'article L. 521-2 du code de justice administrative, il appartient au requérant de justifier de circonstances caractérisant une situation d'urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées par cet article soient remplies, qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures. L'urgence doit s'apprécier objectivement et globalement.
6. Le droit pour le patient majeur de donner, lorsqu'il se trouve en état de l'exprimer, son consentement à un traitement médical revêt le caractère d'une liberté fondamentale. Toutefois les médecins ne portent pas à cette liberté fondamentale, telle qu'elle est protégée par les dispositions de l'article 16-3 du code civil et par celles de l'article L. 1111-4 du code de la santé publique, une atteinte grave et manifestement illégale lorsqu'après avoir tout mis en œuvre pour convaincre un patient d'accepter les soins indispensables, ils accomplissent, dans le but de tenter de le sauver, un acte indispensable à sa survie et proportionné à son état.
7. Le 30 août 2024, M. D a été admis au service des urgences de
l'hôpital Bicêtre pour une détresse respiratoire aigüe, en conséquence d'une bronchopneumopathie infectieuse. Les examens cliniques ont permis de relever la présence de la bactérie Mycoplasma pneumoniae, également responsable d'une diminution du taux d'hémoglobine dans le sang. Depuis la dégradation de son état de santé, intervenue dans la nuit du 31 août au 1er septembre, le patient est maintenu sous respiration artificielle, impliquant sa sédation prolongée.
8. Dans un tel contexte, il ressort des termes du mémoire en défense que l'importante anémie dont souffre M. D, atteint par ailleurs d'une cardiopathie ischémique, expose ce dernier au risque d'un infarctus du myocarde et qu'en conséquence des menaces pesant sur sa vie, il a été procédé à un total de sept transfusions sanguines à ce jour. Mme C se prévaut des directives anticipées, signées le 25 février 2023, par lesquelles son père s'est opposé à la réalisation de toute transfusion sanguine et a désigné la requérante en qualité de personne de confiance, afin d'introduire la présente requête au nom de M. D et de faire respecter sa volonté exprimée à cette occasion. Toutefois, il ressort des termes non contestés des pièces produites en défense, d'une part, que le 30 août 2024, jour de son hospitalisation, ce dernier a désigné sa conjointe en qualité de personne de confiance, et que d'autre part, cette dernière, après une hésitation initiale, a donné son accord pour la réalisation des transfusions sanguines en litige. Ainsi, au regard des particularités de l'espèce, l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris est fondée à faire valoir que les circonstances ne permettent pas de définir avec certitude la volonté exprimée en dernier lieu par M. D, alors qu'il ressort des termes de l'article L. 1111-11 du code de la santé publique que des directives anticipées sont révisables à tout moment. Enfin, il n'est pas davantage contesté que chacune des transfusions sanguines réalisées est intervenue dans un contexte d'urgence vitale. Il s'ensuit qu'en pratiquant des transfusions sanguines, malgré l'opposition exprimée par M. D le 25 février 2023, le personnel de l'hôpital Bicêtre ne porte pas une atteinte grave et manifestement illégale au droit de ce dernier de voir respecté son consentement clair et éclairé, constitutif d'une liberté fondamentale.
9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par Mme C sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doivent être rejetées, ainsi, par voie de conséquence, que celles tendant à l'application de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative et à l'attribution des entiers dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête présentée par Mme C est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A C et à la ministre de la santé et de l'accès aux soins.
Copie en sera adressée à l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris.
La juge des référés, La greffière,
Signé : C. Letort Signé : S. Aubret
La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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