Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2412490

vendredi 18 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2412490
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBOUDJELLAL SOHIL

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a examiné la requête de M. A B, ressortissant égyptien, contestant un arrêté préfectoral du 7 octobre 2024 ordonnant sa remise aux autorités italiennes et lui interdisant de circuler en France pour un an. Le requérant invoquait notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, un défaut de motivation, la méconnaissance du droit d'être entendu (article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'UE), et une violation des articles 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal, après avoir examiné les moyens soulevés, a rejeté l'ensemble des conclusions de la requête, confirmant ainsi la légalité des décisions de remise et d'interdiction de circulation fondées sur le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 et 18 octobre 2024, M. A B, représenté par Me Boudjellal, retenu au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n° 2, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 octobre 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a ordonné sa remise aux autorités italiennes et lui a fait interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'ordonner à l'administration la production de son entier dossier ;

3°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de procéder au réexamen de sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision de remise :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît son droit d'être entendu tel qu'il est garanti par les stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ainsi que le principe du contradictoire ;

- elle méconnaît l'article L. 722-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'a pu présenter préalablement ses observations ;

- elle est entachée d'erreur de fait s'agissant de la date de son entrée en France ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les articles L. 621-1 et L. 621-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il est entré en France il y a moins de trois mois sous couvert d'un permis de séjour délivré par les autorités italiennes en qualité de résident de longue durée - UE ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît son droit d'être entendu tel qu'il est garanti par les stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ainsi que le principe du contradictoire ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision de remise aux autorités italiennes ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors qu'il séjourne régulièrement en France et y dispose d'attaches familiales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 octobre 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Le centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n°2 a produit des pièces, enregistrées les 15 et 16 octobre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente du tribunal a désigné M. Bourgau en application des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourgau, magistrat désigné ;

- les observations de Me Boudjellal, représentant M. B, présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- les observations de M. B, assisté par Mme C, interprète en langue arabe, qui répond aux questions du tribunal ;

- le préfet des Hauts-de-Seine n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant égyptien né le 7 mars 1981 à Gharbeya (Egypte), déclare être entré en France en 2014 et pour la dernière fois le 21 septembre 2024. Par un arrêté du 7 octobre 2024, le préfet des Hauts-de-Seine l'a placé en rétention pour une durée de

quatre jours, la durée de la rétention ayant été prolongée de vingt-six jours à compter du 11 octobre 2024 par ordonnance du juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Meaux du 12 octobre 2024. Par un arrêté du 7 octobre 2024, dont le requérant demande l'annulation, le préfet des Hauts-de-Seine a ordonné sa remise aux autorités italiennes et lui a fait interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur la communication du dossier administratif du requérant :

2. Aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin () la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise. ". L'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier de M. B détenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation () à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 (), l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. / L'étranger est informé de cette remise par décision écrite et motivée prise par une autorité administrative définie par décret en Conseil d'État. () ". Aux termes de l'article L. 621-2 du même code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un Etat membre de l'Union européenne () l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet Etat, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009. ". Aux termes de l'article L. 622-1 de ce code : " Sous réserve des dispositions de l'article L. 622-2, l'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision de remise prise en application de l'article L. 621-1 à l'encontre d'un étranger titulaire d'un titre de séjour dans l'Etat aux autorités duquel il doit être remis, d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ".

4. D'une part, il ressort des termes de l'arrêté en litige que si ce dernier vise les dispositions citées au point précédent, il ne vise ni ne cite les dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 ou L. 411-1 auxquelles le requérant ne se serait pas conformé lors de son entrée ou de son séjour en France, de sorte qu'il est insuffisamment motivé en droit. De plus, alors qu'il ressort du passeport du requérant, conservé par les services de police après son interpellation le 6 octobre 2024 et dont l'autorité administrative avait dès lors connaissance à la date d'édiction de l'arrêté attaqué, que M. B est entré pour la dernière fois en France le 21 septembre 2024, l'arrêté en litige se borne à mentionner que l'intéressé déclare être entré en France en 2014 sous couvert d'un titre de séjour italien pour en déduire que M. B a dépassé la durée de séjour de trois mois que lui permettait ce titre et qu'il n'a pas engagé de démarches en vue de la délivrance d'un titre de séjour français, sans préciser en quoi le requérant aurait, en dépit de son entrée récente sur le territoire français, dépassé ce droit au séjour de trois mois, de sorte que l'arrêté contesté est insuffisamment motivé en fait. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que la décision de remise aux autorités italiennes est insuffisamment motivée.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant remise aux autorités italiennes doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6. L'annulation prononcée par le présent jugement de la mesure d'éloignement et de la décision d'interdiction de circulation qui l'assortit, qui n'ont pas été prises sur demande du requérant et pour lesquelles aucune disposition ne prévoit, en cas d'annulation, d'obligation pour l'administration de réexaminer la situation de l'étranger, n'implique pas nécessairement le réexamen de la situation du requérant et la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat partie perdante, une somme de 900 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 7 octobre 2024 par lequel le préfet des Hauts de Seine a ordonné la remise de M. B aux autorités italiennes et lui a fait interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée d'un an est annulé.

Article 2 : L'Etat versera à M. B une somme de 900 euros sur le fondement de l'article L. 761 1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Hauts-de-Seine.

Lu en audience publique le 18 octobre 2024.

Le magistrat,

T. BOURGAULa greffière,

C. MAHIEU

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2412490