Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2412761
mardi 29 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2412761 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 octobre 2024, M. B C, représenté par
Me Desenlis, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative ;
1°) d'ordonner la suspension de la décision du 1er octobre 2024, par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a mis fin à sa prise en charge à compter du 8 octobre 2024 ;
2°) d'enjoindre au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de
réexaminer sa demande de contrat jeune majeur dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance et " de lui procurer dans un délai de 48 heures une solution d'hébergement et une prise en charge de ses besoins alimentaires, sanitaires et médicaux " sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge du conseil départemental de Seine-et-Marne la somme de 1500 euros en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91- 647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, que le bénéficiaire aurait exposé s'il n'avait pas eu cette aide.
Il soutient que :
- Il existe une urgence car il est isolé en France, sans hébergement, sans accompagnement et sans ressources, son contrat à durée déterminée à temps partiel ayant débuté en octobre, il n'a pas encore touché son salaire ; il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance mais la décision attaquée met fin à cette prise en charge à compter du 8 octobre 2024 ; il ne dispose pas de place en foyer de jeune travailleur, ni au service intégré d'accueil et d'orientation (SIAO) ; il ne possède pas de titre de séjour ni de récépissé de demande de titre de séjour ; il n'a pas de contrat de travail et termine sa formation professionnelle ; il ne peut débuter son contrat d'apprentissage en l'absence de titre de séjour ;
- Il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée dès lors que l'article L.222-5 du code de l'action sociale et des familles institue un droit à une nouvelle prise en charge en l'absence de ressources ou de soutien familial suffisant ;
Des pièces ont été produites par le département de Seine-et-Marne et communiquées le 24 octobre 2024
Vu :
- la décision contestée,
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles,
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique et le décret
n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 modifié pris pour son application ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné Mme Gougot,
vice-présidente, pour statuer en tant que juge des référés.
Après avoir, au cours de l'audience publique du 28 octobre 2024, tenue en présence de Madame Aubret, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu :
- les observations de Me Robin El Khadraoui représentant M. C, qui soutient que la fin de sa prise en charge lui est préjudiciable car il n'a pas d'hébergement, qu'il est en train de valider une formation professionnelle mais n'a pas encore obtenu son diplôme et qu'il a des soucis de santé qui nécessitent un suivi ; malgré tous ses efforts sa situation ne lui permet pas de bénéficier d'un hébergement ; il ne dispose d'aucune attache en France et ne dispose pas des ressources nécessaires pour trouver un logement ; il s'en rapporte à ses écritures ;
- le département de Seine-et-Marne n'étant ni présent ni représenté ;
Considérant ce qui suit :
1. M. C, ressortissant malien né le 1er octobre 2006, a été pris en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance du département de Seine-et-Marne jusqu'à sa majorité le
1er octobre 2024 par un jugement en assistance éducative du juge des enfants du tribunal judiciaire de Créteil du 26 décembre 2022. Par décision du 1er octobre 2024 le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a mis fin à sa prise en charge à compter du
8 octobre 2024. M. C a demandé l'annulation de cette décision et sollicite du juge des référés la suspension de l'exécution de cette décision et qu'il soit enjoint au département de Seine-et-Marne de le prendre en charge en qualité de jeune majeur.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. D'une part, aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". D'autre part l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 précise que: " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre le requérant, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : "Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision".
En ce qui concerne l'urgence :
4. Eu égard aux effets particuliers d'une décision refusant de poursuivre la prise en charge, au titre des deux derniers alinéas de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles (A), d'un jeune jusque-là confié à l'aide sociale à l'enfance (ASE), la condition d'urgence doit en principe être constatée lorsqu'il demande la suspension d'une telle décision de refus. Il peut toutefois en aller autrement dans les cas où l'administration justifie de circonstances particulières, qu'il appartient au juge des référés de prendre en considération en procédant à une appréciation globale des circonstances de l'espèce qui lui est soumise.
5. Il ressort des pièces du dossier que M. C a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance du département de Seine-et-Marne à compter du 26 décembre 2022 et a suivi une formation professionnelle qu'il n'a pas encore pu valider. Il n'a pas pu obtenir de titre de séjour car ses démarches consulaires sont en cours et ne dispose pas de ressources lui permettant de postuler à un hébergement quand bien même il dispose d'une épargne. Le département de Seine-et-Marne qui n'a pas produit en défense, ne justifie pas de circonstances particulières et ne conteste pas les difficultés de logement de l'intéressé. La condition d'urgence de l'article
L. 521-1 du code de justice administrative doit donc être regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :
6. Aux termes de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, dans sa version résultant de la loi n° 2022-140 du 7 février 2022 relative à la protection des enfants : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : () 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article. () Un accompagnement est proposé aux jeunes mentionnés au 1° du présent article devenus majeurs et aux majeurs mentionnés au 5° et à l'avant-dernier alinéa, au-delà du terme de la mesure, pour leur permettre de terminer l'année scolaire ou universitaire engagée.".
7. Il résulte, d'une part, des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles citées au point précédent que, depuis l'entrée en vigueur du I de l'article 10 de la loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, qui a modifié cet article sur ce point, les jeunes majeurs de moins de vingt et un ans ayant été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un département avant leur majorité bénéficient d'un droit à une nouvelle prise en charge par ce service, lorsqu'ils ne disposent pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants.
8. Le département ne conteste pas que M. C est dépourvu de tout soutien familial alors qu'il ressort des termes du rapport rédigé par la référente de l'aide sociale à l'enfance le 3 novembre 2023 que l'intéressé vivait au Mali avec sa mère et sa sœur suite au divorce et de ses parents et qu'il s'est vu imposer un départ par son oncle vers la Mauritanie puis la France. Le requérant soutient en outre, sans être contesté, ne pas avoir encore validé sa formation et il est constant qu'il ne dispose pas d'un titre de séjour. Dans un tel contexte la seule circonstance qu'il dispose d'une épargne de 4700 euros ne suffit pas à considérer qu'il disposerait de ressources suffisantes. M. C risque ainsi d'être privé de tout hébergement à la date du 8 octobre 2024. Le moyen tiré de la méconnaissance du 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles est, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
9. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 1er octobre 2024 par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a refusé d'attribuer à M. C le bénéfice d'un contrat " jeune majeur ", jusqu'à ce qu'il soit statué sur la légalité de cette décision.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
10. D'une part, aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère
provisoire ", l'article L. 911-3 du même code précisant que : " La juridiction peut assortir, dans la même décision l'injonction d'une astreinte () ". D'autre part, l'article L.222-5 alinéa du code de l'action sociale et des familles dispose que : " Peuvent être également pris en charge à titre temporaire, par le service chargé de l'aide sociale à l'enfance, les mineurs émancipés et les majeurs âgés de moins de vingt et un ans qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants. "
11. En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des seules obligations provisoires qui en découlent pour l'administration. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au département de Seine-et-Marne d'accorder provisoirement au requérant, dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance, et au plus tard jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision litigieuse, le bénéfice de la prise en charge temporaire prévue en faveur des jeunes majeurs par l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles cité au point précédent. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais de l'instance :
12. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ". L'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : dispose que : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, partielle ou totale, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'État, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'État. S'il n'en recouvre qu'une partie, la fraction recouvrée vient en déduction de la part contributive de l'État. Si, à l'issue du délai de douze mois à compter du jour où la décision est passée en force de chose jugée, l'avocat n'a pas demandé le versement de tout ou partie de la part contributive de l'État, il est réputé avoir renoncé à celle-ci () ".
13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département de Seine-et-Marne une somme de 1000 euros qui sera versée à Me Desenlis, conseil de
M. C, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour celle-ci de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas attribuée à l'intéressé, cette somme lui sera versée directement.
O R D O N N E :
Article 1er : M. C est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision du 1er octobre 2024 par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a refusé la prise en charge de M. C en qualité de " jeune majeur " est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au département de Seine-et-Marne d'accorder provisoirement à M. C le bénéfice de la prise en charge temporaire prévue en faveur des jeunes majeurs par l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance et au plus tard jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision.
Article 4 : Le conseil départemental de Seine-et-Marne versera une somme de 1.000 euros à Me Desenlis, conseil de M. C, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour celle-ci de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas attribuée à l'intéressé, cette somme lui sera versée directement.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C et au président du conseil départemental de Seine-et-Marne.
Le juge des référés,
Signé : Mme GougotLa greffière,
Signé : Mme Aubret
La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne et à tous huissiers à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière
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