Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2413071

vendredi 25 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2413071
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a été saisi par les parents d'un enfant autiste afin d'obtenir sa scolarisation provisoire dans un institut médico-éducatif (IME) ou un hôpital de jour. Les requérants invoquaient une atteinte grave et manifestement illégale au droit à l'éducation de leur enfant, garanti par le Préambule de la Constitution de 1946 et le code de l'éducation. La rectrice de l'académie de Créteil a opposé l'incompétence de l'État pour l'affectation en IME ou hôpital de jour. Le tribunal a rejeté la requête, considérant que la condition d'urgence n'était pas remplie et que l'atteinte invoquée n'était pas manifestement illégale, l'administration ayant accompli les diligences nécessaires dans la limite de ses compétences.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 octobre 2024, M. C et Mme B E, représentés par Me Régis, demandent au juge des référés, statuant par application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Créteil de scolariser leur enfant D à titre provisoire au sein d'un institut médico-éducatif (IME) conformément à la notification de la maison départementale pour les personnes handicapées (MDPH) ou, à défaut, au sein d'un hôpital de jour capable d'assurer sa scolarisation, le temps qu'une place se libère dans un IME à proximité de leur domicile ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence, au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, est remplie dès lors que leur fils D n'est pas scolarisé alors que la rentrée scolaire a eu lieu le 1er septembre 2024, ni le collège où il est affecté, ni aucun IME, n'ayant accepté de l'accueillir ;

- cette mesure porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à l'éducation de leur fils D ; ce droit est protégé notamment par le préambule de la Constitution de 1946, par la Convention internationale des droits de l'enfant et par l'article L. 111-1 du code de l'éducation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 octobre 2024, la rectrice de l'académie de Créteil conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la condition relative au caractère grave et manifestement illégal de l'atteinte à une liberté fondamentale n'est pas remplie compte tenu des diligences accomplies par l'autorité administrative compétente ;

- l'affectation d'un élève au sein d'un IME ou d'un hôpital de jour ne relève pas de ses compétences.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment son préambule ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de la santé publique ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Jean, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Jean a été entendu au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Dusautois, greffière d'audience.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Le jeune D E, né le 18 septembre 2012, est atteint d'un trouble du spectre de l'autisme. Par décision du 11 février 2020, la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH) du Val-de-Marne lui a attribué une orientation vers un institut médico-éducatif (IME), valable du 11 février 2020 au 10 février 2030. Par courrier du 4 juin 2024, la direction des services départementaux de l'éducation nationale du Val-de-Marne a informé ses parents, A et Mme E, de l'impossibilité d'affecter leur fils D au sein d'une unité localisée pour l'inclusion scolaire (ULIS) collège pour la rentrée 2024-2025, faute de place disponible et leur a demandé de confirmer son inscription dans le collège de secteur où il a été affecté. Toutefois, si D E a bien été inscrit au collège Georges Polizer à

Ivry-sur-Seine, la principale de cet établissement a, par courrier en date du 14 octobre 2024, informé M. et Mme E de l'impossibilité de l'accueillir en raison de son handicap. Par la présente requête, M. et Mme E demandent au juge des référés, statuant par application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Créteil de scolariser leur enfant D à titre provisoire au sein d'un institut médico-éducatif ou, à défaut, au sein d'un hôpital de jour capable d'assurer sa scolarisation.

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

3. D'une part, l'égal accès à l'instruction est garanti par le treizième alinéa du Préambule de la Constitution de 1946, auquel se réfère celui de la Constitution de 1958. Ce droit, confirmé notamment par l'article 2 du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, est en outre rappelé à l'article L. 111-1 du code de l'éducation, qui énonce que : " le droit à l'éducation est garanti à chacun ". L'exigence constitutionnelle d'égal accès à l'instruction est mise en œuvre par les dispositions de l'article L. 131-1 de ce code, aux termes desquelles : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans ", ainsi que par celles de l'article L. 112-1 du même code qui prévoient : " Pour satisfaire aux obligations qui lui incombent en application des articles L. 111-1 et L. 111-2, le service public de l'éducation assure une formation scolaire, professionnelle ou supérieure aux enfants, aux adolescents et aux adultes présentant un handicap ou un trouble de la santé invalidant () ". L'article L. 112-2 de ce code prévoit qu'afin que lui soit assuré un parcours de formation adapté, chaque enfant handicapé se voit proposer un projet personnalisé de formation, l'article L. 351-1 du même code désigne les établissements dans lesquels sont scolarisés les enfants présentant un handicap, et l'article L. 351-2 de ce code prévoit que la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées désigne les établissements correspondant aux besoins de l'enfant en mesure de l'accueillir et que sa décision s'impose aux établissements. Il résulte de ces dispositions, d'une part, que le droit à l'éducation étant garanti à chacun, quelles que soient les différences de situation et, d'autre part, que l'obligation scolaire s'appliquant à tous, les difficultés particulières que rencontrent les enfants en situation de handicap ne sauraient avoir pour effet ni de les priver de ce droit, ni de faire obstacle au respect de cette obligation. Ainsi, il incombe à l'Etat, au titre de sa mission d'organisation générale du service public de l'éducation, et, le cas échéant, de ses responsabilités à l'égard des établissements sociaux et médico-sociaux, de prendre l'ensemble des mesures et de mettre en œuvre les moyens nécessaires afin que ce droit et cette obligation aient, pour les enfants en situation de handicap, un caractère effectif.

4. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 114-1 du code de l'action sociale et des familles : " Toute personne handicapée a droit à la solidarité de l'ensemble de la collectivité nationale, qui lui garantit, en vertu de cette obligation, l'accès aux droits fondamentaux reconnus à tous les citoyens ainsi que le plein exercice de sa citoyenneté. " Aux termes de l'article L. 114-1-1 du même code : " La personne handicapée a droit à la compensation des conséquences de son handicap quels que soient l'origine et la nature de sa déficience, son âge ou son mode de vie. / Cette compensation consiste à répondre à ses besoins, qu'il s'agisse () de la scolarité, de l'enseignement, de l'éducation, de l'insertion professionnelle () de places en établissements spécialisés, des aides de toute nature à la personne ou aux institutions pour vivre en milieu ordinaire ou adapté, ou encore en matière d'accès aux procédures et aux institutions spécifiques au handicap () ". Aux termes de l'article L. 246-1 de ce code : " Toute personne atteinte du handicap résultant du syndrome autistique et des troubles qui lui sont apparentés bénéficie, quel que soit son âge, d'une prise en charge pluridisciplinaire qui tient compte de ses besoins et difficultés spécifiques. / Adaptée à l'état et à l'âge de la personne, cette prise en charge peut être d'ordre éducatif, pédagogique, thérapeutique et social () ". Ces dispositions imposent à l'Etat et aux autres personnes publiques chargées de l'action sociale en faveur des personnes handicapées d'assurer, dans le cadre de leurs compétences respectives, une prise en charge effective dans la durée, pluridisciplinaire et adaptée à l'état comme à l'âge des personnes atteintes du syndrome autistique.

5. Si une carence dans l'accomplissement de ces missions est de nature à engager la responsabilité des autorités compétentes, elle n'est susceptible de constituer une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, que si elle est caractérisée, au regard notamment des pouvoirs et des moyens dont disposent ces autorités, et si elle entraîne des conséquences graves pour la personne atteinte d'un syndrome autistique, compte tenu notamment de son âge et de son état. En outre, le juge des référés ne peut intervenir, en application de cet prendre des mesures justifiées par une urgence particulière et de nature à mettre fin immédiatement ou à très bref délai à l'atteinte constatée.

6. Il résulte de l'instruction que le jeune D n'est plus scolarisé depuis la rentrée scolaire qui a eu lieu le 1er septembre 2024. Toutefois, ainsi que le fait valoir la rectrice de l'académie de Créteil en défense, l'affectation d'un élève au sein d'un IME ne relève pas de ses compétences, dès lors que les IME sont des établissements et services sociaux et médico-sociaux, au sens de l'article L. 312-1 du code de l'action sociale et des familles, dont le fonctionnement notamment relève de la compétence des agences régionales de santé en application du b) du 2° de l'article L. 1431-2 du code de la santé publique. Il en va de même de l'affectation d'un élève au sein d'un hôpital de jour qui est un établissement de santé. Dans ces conditions, les conclusions à fin d'injonction de la requête, dirigées contre la rectrice de l'académie de Créteil, ne peuvent être accueillies.

7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête de M. et Mme E, présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, ne peuvent qu'être rejetées. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter également leurs conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. et Mme E est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C E et Mme B E ainsi qu'à la ministre de l'éducation.

Copie en sera communiquée à la rectrice de l'académie de Créteil.

Fait à Melun, le 25 octobre 2024.

La juge des référés,La greffière,

Signé : A. JeanSigné : O. Dusautois

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme,

La greffière,