Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2414797

mardi 17 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2414797
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation12ème chambre, éloignement
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a annulé la décision du 6 novembre 2024 par laquelle le préfet du Val-de-Marne ordonnait le transfert de M. A, ressortissant congolais, aux autorités slovènes pour l'examen de sa demande d'asile. Le juge a estimé que la décision méconnaissait les articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013, faute pour l'administration de justifier de la remise effective des informations prévues et de la régularité de l'entretien individuel dans une langue comprise par l'intéressé. En conséquence, il a enjoint au préfet de délivrer à M. A une attestation de demande d'asile en procédure normale ou de réexaminer sa situation.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 novembre et 9 décembre 2024, M. B A, représenté par Me Pierre, demande au Tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 6 novembre 2024 par laquelle le préfet du Val-de-Marne a décidé son transfert aux autorités slovènes, pour l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre de la Seine-et-Marne de lui remettre une attestation du dépôt d'une demande d'asile, ainsi que le formulaire correspondant, dans le délai de huit jours à compter de la date de notification du présent jugement sous astreinte de 150 euros par jour, ou à défaut, de procéder au réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient :

- que la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- qu'elle méconnait l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il n'est pas établi qu'elle ait reçu les informations prévues par ces articles, dans une langue qu'elle comprend ;

- qu'elle méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'il n'est pas justifié de la régularité et de la réalité de son entretien individuel, ni de la qualification de la personne qui l'a réalisé ;

- qu'elle est entachée d'erreur de droit dès lors que le préfet n'a pas procédé à l'examen particulier de sa situation.

- qu'elle méconnaît l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'il n'est pas établi que les autorités slovènes auraient bien saisies d'une demande de reprise en charge dans le délai de trois mois suivant le dépôt de sa demande d'asile.

- qu'elle méconnaît les articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 eu égard à son état de santé psychique, et aux défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs en Slovénie ;

- qu'elle méconnait l'article 31 du même règlement à défaut de transmission aux autorités slovènes d'informations pertinente relatives à la situation de Monsieur A, avant l'exécution de cette mesure.

La requête a été communiquée au préfet du Val-de-Marne, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Combes, vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 921-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Combes ;

- et les observations de Pierre pour le requérant, et de Me Rahmouni pour le préfet du Val-de-Marne.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant congolais né le 12 janvier 1999, a sollicité la reconnaissance du statut de réfugié sur le territoire français le 1er août 2024. La consultation des données de l'unité centrale Eurodac lors de l'instruction de cette demande a révélé que l'intéressée avait sollicité l'asile auprès des autorités slovènes le 26 avril 2022, antérieurement au dépôt de sa demande d'asile en France. Les autorités de cet état, saisies d'une demande de reprise en charge le 9 août 2024, ont implicitement donné leur accord pour sa réadmission le 24 août 2024. Par arrêté en date du 6 novembre 2024, dont M. A demande l'annulation, le préfet du Val-de-Marne a décidé de remettre celui-ci aux autorités slovènes.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique :

" Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 62 du décret du 19 décembre 1991 : " L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué ". L'article 81 dudit décret dispose que " L'avocat ou l'officier public ou ministériel commis ou désigné d'office, en matière pénale ou en application des articles 1186,1209 et 1261 du code de procédure civile, des articles L. 222-1 à L. 222-6, L. 511-1, L. 511-3-1, L. 512-1 à L. 512-4, L. 552-1 à L. 552-10 et L. 742-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est valablement désigné au titre de l'aide juridictionnelle si la personne pour le compte de laquelle il intervient bénéficie de l'aide juridictionnelle ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable () ".

4. La Slovénie est un État membre de l'Union européenne et partie tant à la Convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le Protocole de New York, qu'à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales. Il doit être présumé que la demande d'asile de M. A y serait traitée par les autorités slovènes dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Toutefois, le requérant se prévaut de défaillances systémiques dans la prise en charge des demandeurs d'asile dans cet Etat, et produit une documentation internationale récente évoquant notamment la pratique des autorités slovènes consistant à placer en détention des étrangers avant qu'ils n'aient pu déposer leur demande d'asile, des conditions de vie très dégradées dans les centre d'accueil pour personnes demandeuses d'asile, ainsi qu'un nombre extrêmement faible de personnes effectivement bénéficiaires dans cet Etat des conditions matérielles d'accueil. Par ailleurs, il résulte des considérations consignées dans le résumé de l'entretien individuel de M. A réalisé le 1er août 2024, que celui-ci avait alors spontanément fait part de ce qu'il avait subi des mauvais traitements de la part des autorités slovènes alors qu'il était en centre d'accueil pour demandeurs d'asile dans cet Etat, indiquant avoir y été contraint, après un parcours migratoire traumatisant, de réaliser des travaux forcés quotidiens, et y avoir été mal nourri. Alors que ces éléments concordants produits par M. A sont de nature à renverser la présomption susévoquée, le préfet du Val-de-Marne n'y oppose aucune contradiction. Dans ces circonstances, le moyen tiré de la violation de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé doit être accueilli.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Le présent jugement implique uniquement que le préfet du Val-de-Marne, ou tout autre préfet compétent, réexamine la situation de A dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

7. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Pierre de la somme de

1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté attaqué du préfet du Val-de-Marne en date du 6 novembre 2024 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Val-de-Marne, ou à tout préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. A dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Pierre une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Val-de-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 décembre 2024.

Le magistrat désigné par la

présidente du tribunal,Le greffier,Signé : R. CombesSigné : MD. Adelon

La République mande et ordonne au préfet du Val-de-Marne, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

MD. Adelon