Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2415481

mardi 24 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2415481
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a suspendu l'exécution de la décision du préfet de Seine-et-Marne du 13 novembre 2024 refusant le renouvellement du certificat de résidence de Mme B, ressortissante algérienne victime de violences conjugales. Le juge a estimé que la condition d'urgence était présumée remplie et qu'il existait un doute sérieux quant à la légalité de la décision, notamment au regard de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Il a enjoint au préfet de délivrer à Mme B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 décembre 2024, Mme A B représentée par

Me Girod, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, et jusqu'à ce qu'il soit statué sur sa légalité, après l'avoir admise à l'aide juridictionnelle provisoire :

1°) de suspendre l'exécution de la décision de refus de renouvellement de titre de séjour pris à son encontre par le préfet de Seine-et-Marne le 13 novembre 2024 ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne, sur le fondement des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de la renonciation à la part contributive de l'État.

Elle indique que, de nationalité algérienne, elle est entrée en France le 10 mai 2023 avec un visa de long séjour en qualité de conjoint de français, qu'elle a été contrainte de quitter le domicile conjugal en fin d'année 2023 en raison des violences exercées sur elle par son mari et qu'elle a trouvé refuge auprès de l'association SOS Femmes 77, qu'elle a sollicité le renouvellement de son certificat de résidence algérien et que, par un arrêté du 13 novembre 2024, le préfet de Seine-et-Marne a refusé de faire droit à sa demande et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours.

Elle soutient que la condition d'urgence est satisfaite car le refus de renouvellement de son titre de séjour implique nécessairement que cette condition soit remplie et qu'en outre cette décision lui fait perdre le bénéfice de la sécurité sociale et l'expose à un risque de placement en centre de rétention en cas d'interpellation et, sur le doute sérieux, que la décision en cause est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen, qu'elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation car le préfet n'a pas fait usage de son pouvoir discrétionnaire en ce qu'il existait des circonstances humanitaires qui n'ont pas été prises en considération et notamment qu'elle a été victime de violences conjugales, qu'elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 décembre 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.

Vu :

- la requête à fin d'annulation de cette décision enregistrée sous le n° 2415416 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique et le décret

n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 modifié pris pour son application ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Binet, premier conseiller, pour statuer en tant que juge des référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique tenue le 23 décembre 2024 à 10h00 :

- le rapport de M. Binet, juge des référés,

- et les observations de Me Girod, représentant Mme B, qui confirme ses écritures.

Le préfet de Seine-et-Marne n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante algérienne née le 21 février 1989 à Sétif, entrée en France le 10 mai 2023 munie d'un visa de type C mention " conjoint de français " délivré par les autorités consulaires françaises à Alger, a bénéficié d'un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " en qualité de conjoint de français délivré par le préfet de Seine-et-Marne et valable du 25 août 2023 jusqu'au 24 août 2024. Elle avait en effet épousé, le 2 août 2022 en Algérie un ressortissant français et l'acte de mariage a été transcrit à l'état-civil français le 10 janvier 2023. Le 16 août 2024, Mme B a sollicité la délivrance d'un certificat de résidence algérien valable 10 ans mention " conjoint de français ". Le 8 septembre 2024, Mme B a déposé une main courante au commissariat de Coulommiers dans laquelle elle expose être victime de privations de nourriture et de soins de la part de son conjoint. M. B a quitté le domicile conjugal le 29 septembre 2024. Par une décision du 13 novembre 2024, le préfet de Seine-et-Marne a refusé de faire droit à sa demande et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par une requête enregistrée le 12 décembre 2024 sous le n°2415416, Mme B a demandé l'annulation de cet arrêté et sollicite du juge des référés, par une requête enregistrée le 13 décembre 2024, la suspension de son exécution en tant que cette décision a refusé de renouveler son certificat de résidence algérien.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de prononcer l'admission provisoire de Mme B à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

4. Aux termes des stipulations de l'article 6 de l'accord franco-algérien du

27 décembre 1968 : " () Le certificat de résidence portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 2) au ressortissant algérien, marié avec un ressortissant de nationalité française, à condition que son entrée sur le territoire français ait été régulière, que le conjoint ait conservé la nationalité française et, lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, qu'il ait été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français () Le premier renouvellement du certificat de résidence délivré au titre du 2) ci-dessus est subordonné à une communauté de vie effective entre époux ". Ces stipulations régissent de manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés, ainsi que les conditions dans lesquelles leurs conjoints et leurs enfants mineurs peuvent s'installer en France.

5. Si une ressortissante algérienne ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 423-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives au renouvellement du titre de séjour lorsque l'étranger a subi des violences conjugales et que la communauté de vie a été rompue, il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, compte tenu de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressée, et notamment des violences conjugales alléguées, l'opportunité d'une mesure de régularisation ; qu'il appartient seulement au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation portée sur la situation personnelle de l'intéressée.

6. Il résulte par ailleurs de ces mêmes dispositions que, si l'octroi et le renouvellement du certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " délivré de plein droit au ressortissant algérien marié avec un ressortissant de nationalité française sont subordonnés à l'existence de ce lien conjugal, seul le premier renouvellement d'un tel certificat est soumis à la condition d'une communauté de vie effective entre les époux.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée en France le 10 mai 2023, à l'âge de 34 ans, soit dix-huit mois avant la décision contestée, que son mariage avec un ressortissant français n'avait été célébré que moins d'un an auparavant, que le couple n'a pas d'enfants, qu'il est constant que la vie commune effective entre les époux a duré moins d'un an, qu'en outre, si Mme B expose avoir été victime de violences de la part de son mari, ses seules dénonciations faites dans le cadre d'une déclaration de main courante ne permettent pas de les étayer et les différents certificats établis pour les besoins de la cause n'apportent pas beaucoup plus d'éléments sur ce point. En outre, la déclaration de main courante a été effectuée postérieurement à la date de demande de renouvellement du titre de séjour et Mme B. Par ailleurs, si Mme B explique se retrouver isolée en France malgré la présence de nombreux membres de sa famille résidant régulièrement sur le territoire, elle peut difficilement soutenir en même temps qu'un éventuel éloignement aurait des conséquences sur sa situation personnelle et ce d'autant plus qu'elle a vécu en Algérie jusqu'à l'âge de 34 ans et qu'elle y est retournée au mois de mai 2024 comme l'atteste le compte-rendu des urgences du SAU de Meaux du 24 mai 2024. Dans ces conditions, et en l'état de l'instruction, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet de Seine-et-Marne, en lui refusant, par la décision contestée, par ailleurs correctement motivée, le renouvellement de son certificat de résidence algérien au motif de la rupture de la communauté de vie effective d'avec son époux français aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation à laquelle il s'est livré de sa situation personnelle dans l'exercice de son pouvoir discrétionnaire de régularisation.

8. Par suite, les moyens tirés de ce que la décision contestée, en tant qu'elle a refusé à Mme B le renouvellement de son certificat de résidence algérien, méconnaitrait également les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à raison de la présence de ses proches en France et de son suivi psychologique, ne sont pas de nature, également à créer un doute sérieux sur sa légalité.

9. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que, aucun des moyens n'étant de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée, la requête de

Mme B ne pourra qu'être rejetée, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'urgence. Doivent également être rejetées, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles tendant à l'application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme B est admise à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, à Me Girod et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera communiquée au préfet de Seine-et-Marne.

Le juge des référés,

D. BINETLa greffière,

C. SISTAC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2415481