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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2514339

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2514339

mercredi 22 octobre 2025

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2514339
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantTOURKI

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a examiné la requête de M. C..., ressortissant roumain et moldave, contestant un arrêté préfectoral du 12 septembre 2025 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour de cinq ans. Le tribunal a jugé que la décision d'obligation de quitter le territoire français, initialement fondée sur l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) inapplicable aux citoyens de l'UE, pouvait être légalement substituée par le 1° de l'article L. 251-1 du même code, relatif aux mesures d'éloignement pour menace à l'ordre public. Après avoir vérifié que M. C... représentait une menace réelle et actuelle pour l'ordre public, le tribunal a rejeté l'ensemble de ses demandes, confirmant la légalité de l'arrêté attaqué.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 octobre 2025 et un mémoire enregistré le 9 octobre 2025, M. A... C..., retenu au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n° 2, et représenté par Me Tourki, désigné d’office, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 12 septembre 2025, notifié en main propre le 3 octobre, par lequel le préfet de Seine-et-Marne l’a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant cinq ans ;

2°) d’enjoindre au préfet de Seine-et-Marne d’ordonner l’effacement du signalement dans le système d’information Schengen dans un délai de deux mois et sous une astreinte de 100 euros par jour de retard.

M. C... soutient :

En ce qui concerne l’ensemble des décisions attaquées :
- qu’elles sont entachées d’incompétence ;
- qu’elles sont insuffisamment motivées.

En ce qui concerne l’obligation de quitter le territoire français :
- qu’elle est fondée à tort sur l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, qui n’est pas applicable aux ressortissants de l’Union européenne, alors qu’il est de nationalité roumaine ;
- qu’elle méconnait les dispositions du 2° de l’article L. 251-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- qu’elle méconnait l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.


En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :
- qu’elle est illégale à raison de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français ;
- qu’elle méconnaît l’article L. 251-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, dès lors qu’aucune urgence n’est caractérisée et qu’il vit en France depuis 2003.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- qu’elle est illégale à raison de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français ;
- qu’elle est entachée d’excès de pouvoir, dès lors qu’elle fixe la Moldavie comme pays de destination, au lieu de la Roumanie, dont il est également ressortissant ;
- qu’elle méconnait l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l’interdiction de retour :
- qu’elle est illégale à raison de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français et du refus d’accorder un délai de départ volontaire ;
- qu’elle est fondée à tort sur l’article L. 612-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile qui n’est pas applicable aux ressortissants de l’Union européenne ;
- qu’elle est disproportionnée dans son principe même et dans sa durée.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 octobre 2025, le préfet de Seine-et-Marne, conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens sont infondés, sauf à substituer le 1° de l’article L. 251-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile au 2° de l’article L. 611-1 du même code.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres ;
- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le jugement du tribunal du 20 mars 2025 (n° 2412086) ;
- le code de justice administrative.


La présidente du Tribunal a désigné M. Pottier, président, en application de l’article
L. 922-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

L’audience s’est tenue par un moyen de communication audiovisuelle garantissant la confidentialité et la qualité de la transmission, dans les conditions déterminées par l’article
L. 922-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, les procès-verbaux prévus par le troisième alinéa de ces dispositions ayant été dûment établis.



Après avoir, au cours de l’audience publique, présenté son rapport et entendu :
- les observations de Me Tourki, désigné d’office, représentant M. C..., assisté de Mme B..., interprète en langue roumaine, qui soutient en outre que la substitution de base légale demandée par le préfet ne saurait être accueillie, d’une part, parce qu’il ne s’agirait pas de la même décision, d’autre part et au demeurant, parce qu’il justifie d’une activité professionnelle en France et que la menace à l’ordre public doit être appréciée à sa juste portée et mise en balance avec l’ensemble de ses attaches privées et familiales en France où il séjourne habituellement depuis 2003 ;
- et les observations de M. C..., qui donne des précisions sur sa vie privée et familiale en France en réponse à plusieurs questions du magistrat désigné.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience dans les conditions prévues à l’article R. 922-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.


Considérant ce qui suit :
1. M. C..., ressortissant moldave et roumain né le 9 février 1978 à Ghetlova (Moldavie), demande l’annulation de l’arrêté du 12 septembre 2025 par lequel le préfet de
Seine-et-Marne l’a obligé à quitter le territoire français, sur le fondement des dispositions du 2° de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, l’a privé de délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant cinq ans.
Sur la légalité de l’obligation de quitter le territoire français :
En ce qui concerne la détermination des textes applicables :
2. L’« obligation de quitter le territoire français » régie par les articles L. 251-1 à
L. 251-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et l’« obligation de quitter le territoire français » régie par les articles L. 610-1 à L. 615-2 du même code présentent, sous une même dénomination, des fondements et des champs d’application distincts.
3. L’« obligation de quitter le territoire français » relevant du chapitre 1er du titre V du livre II du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile correspond à la « décision d’éloignement » prévue par la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres. Cette « décision d’éloignement » peut être prise, selon le paragraphe 1 de l’article 15 et les articles 27 à 33 de cette directive, par « l’Etat membre d’accueil », sous certaines conditions, à l’égard d’un citoyen de l’Union européenne ressortissant d’un autre Etat membre, ou d’un membre de sa famille. Aux termes du paragraphe 1 de son article 3, cette directive s’applique « à tout citoyen de l'Union qui se rend ou séjourne dans un État membre autre que celui dont il a la nationalité, ainsi qu'aux membres de sa famille, tels que définis à l'article 2, point 2), qui l'accompagnent ou le rejoignent ».
4. L’« obligation de quitter le territoire français » relevant du titre Ier du livre VI du même code correspond à la « décision de retour » prévue par la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier. Cette « décision de retour » peut être prise, selon le paragraphe 1 de l’article 6 de cette directive, par un Etat membre à l’égard d’un ressortissant de pays tiers en séjour irrégulier sur son territoire. Le paragraphe 1 de l’article 2 de cette même directive prévoit qu’elle s’applique « aux ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier sur le territoire d’un État membre », à l’exclusion, précise le paragraphe 3 du même article, des « personnes jouissant du droit communautaire à la libre circulation, telles que définies à l’article 2, point 5), du code frontières Schengen », lequel point 5) mentionne, en son point a), « les citoyens de l’Union, au sens de l’article 20, paragraphe 1, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, ainsi que les ressortissants de pays tiers membres de la famille d’un citoyen de l’Union exerçant son droit à la libre circulation, auxquels s’applique la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil ».
5. Il résulte de ce qui précède que la « décision d’éloignement » prévue par la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 - correspondant, en droit français, à l’« obligation de quitter le territoire français » régie par les articles L. 251-1 à L. 251-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile - et la « décision de retour » prévue par la directive 2008/115/CE - correspondant, en droit français, à l’« obligation de quitter le territoire français » régie par les articles L. 610-1 à L. 615-2 du même code - ont des champs d’application qui sont exclusifs l’un de l’autre.
En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance du champ d’application de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile :
6. D’une part, il ressort des motifs de l’arrêté attaqué que l’obligation de quitter le territoire français attaquée a été prise sur le fondement du régime général des obligations de quitter le territoire français prévu à l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, et non sur le fondement qui est spécifique aux citoyens de l’Union européenne et aux membres de leur famille.

7. D’autre part, il ressort des pièces du dossier, et notamment des copies des différents passeports et cartes d’identité de M. C..., que ce dernier possède la nationalité moldave et, surtout, la nationalité roumaine. Il s’ensuit que M. C... est citoyen de l’Union européenne et que l’« obligation de quitter le territoire français » régie par les articles L. 610-1 à L. 615-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ne lui est pas applicable.

8. Il résulte des deux motifs qui précèdent que le préfet de Seine-et-Marne a méconnu le champ d’application de la loi en édictant une obligation de quitter le territoire français à l’égard de M. C... sur le fondement de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
En ce qui concerne la question de savoir s’il y a lieu de procéder à une substitution de base légale :
9. Lorsqu’il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d’appréciation, sur le fondement d’un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l’intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.
10. Par les dispositions issues de la loi n° 2016-274 du 7 mars 2016 et désormais codifiées, à droit constant, à l’article L. 711-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, le législateur a entendu conférer aux « obligations de quitter le territoire français » relevant du titre Ier du livre VI de ce code le même champ d'application qu’une mesure de « retour » au sens de la directive 2008/115/CE. L’autorité administrative compétente ne peut ainsi, en principe, fixer comme pays de destination du ressortissant de pays tiers, selon les dispositions combinées des articles L. 711-2 et L. 721-4, que « le pays dont il a la nationalité ou tout pays, autre qu'un Etat membre de l'Union européenne (…) dans lequel il est légalement admissible ». Il en va différemment des « obligations de quitter le territoire français » régies par le titre V du livre II du même code qui sont, ainsi qu’il a été dit précédemment, spécifiques aux citoyens de l’Union européenne et aux membres de leur famille relevant de la directive 2004/38.

11. Il résulte de ce qui précède qu’indépendamment de leurs fondements et champ d’application distincts, qui sont en tant que tels sans incidence sur le pouvoir du juge de procéder à une substitution de base légale, l’« obligation de quitter le territoire français » régie par les articles L. 251-1 à L. 251-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et l’« obligation de quitter le territoire français » régie par les articles L. 610-1 à L. 615-2 du même code sont soumises à des régimes d’exécution différents, notamment en ce qui concerne la détermination du pays de renvoi. Il s’ensuit que ces deux types d’obligation de quitter le territoire français constituent des catégories de décisions distinctes et ne peuvent être regardées comme constituant une même décision autorisant une substitution de base légale.

12. Par conséquent, les dispositions de l’article L. 251-1 ne peuvent être substituées aux dispositions du 2° de l’article L. 611-1 que le préfet a initialement appliquées en méconnaissance du champ d’application de l’article L. 611-1 du code.

13. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens soulevés à l’encontre de l’obligation de quitter le territoire français, que M. C... est fondé à en demander l’annulation.

Sur la légalité des autres décisions :

14. Il résulte de ce qui précède que M. C... est fondé à exciper de l’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français édictée à son encontre pour demander l’annulation de la décision le privant de tout délai de départ volontaire, de la décision fixant le pays de renvoi et de l’interdiction de retourner sur le territoire français pendant cinq ans.

Sur les conclusions à fin d’injonction :

15. Il y a en conséquence lieu d’enjoindre au préfet de Seine-et-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de supprimer le signalement de M. C... aux fins de
non-admission dans le système d’information Schengen.

16. Le présent jugement implique en outre qu’il soit enjoint au préfet de la
Seine-Saint-Denis, où réside le requérant, ou à tout autre préfet compétent, de réexaminer la situation administrative de M. C... dans un délai de trois mois et de lui délivrer dans un délai de quinze jours une autorisation provisoire de séjour pour la durée de ce réexamen, conformément à l’article L. 614-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, applicable aux citoyens de l’Union européenne en vertu de l’article L. 253-1 du même code.

17. Enfin, conformément à l’article L. 614-16, il doit être immédiatement mis fin aux mesures de surveillance dont fait l’objet M. C....

D E C I D E :


Article 1er : L’arrêté du 12 septembre 2025 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a obligé
M. C... à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant cinq ans est annulé en toutes ses dispositions.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de supprimer le signalement de M. C... aux fins de non-admission dans le système d’information Schengen.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis, où réside le requérant, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de procéder au réexamen de la situation de M. C... dans un délai de trois mois et de lui délivrer dans un délai de quinze jours une autorisation provisoire de séjour pour la durée de ce réexamen.

Article 4 : Il doit être immédiatement mis fin aux mesures de surveillance dont fait l’objet
M. C....

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A... C... et au préfet de Seine-et-Marne.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2025.


Le magistrat désigné,
Signé : X. POTTIER
La greffière,
Signé : C. MAHIEU


La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne et au préfet de la
Seine-Saint-Denis en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,







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