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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2205262

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2205262

lundi 4 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2205262
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantDADI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 juillet 2022, M. C A, représenté par Me Dadi, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 23 mai 2022 par laquelle l'inspecteur du travail a autorisé son licenciement par la société Novarchive Ile-de-France ;

2°) de mettre à la charge de la société Novarchive Ile-de-France une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas été convoqué à l'enquête contradictoire dans un délai suffisant et que les pièces fournies par son employeur à l'appui de sa demande de licenciement ne lui ont pas été communiquées ;

- elle est également entachée d'un vice de procédure dès lors que le comité social et économique n'a pas été régulièrement consulté ;

- elle est fondée sur des faits prescrits ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- son contrat de travail étant suspendu du fait de son congé lié à son accident de service, son employeur ne pouvait procéder à son licenciement ;

- il existe un lien entre son mandat syndical et la procédure de licenciement dont il a fait l'objet.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 septembre 2022, la société Novarchive Ile-de-France, représentée par Me Capin-Sizaire, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de M. A une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 janvier 2023, la direction régionale et interdépartementale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 22 mai 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 21 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Degorce ;

- les conclusions de Mme Winkopp-Toch, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Dechancé pour la société Novarchive Ile-de-France.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, recruté par la société Novarchive IDF le 12 mars 2007 en qualité d'archiviste chauffeur livreur, occupait, par ailleurs, le mandat de représentant du personnel au sein du comité social et économique de son entreprise ainsi que celui de délégué syndical. Par courrier du 24 mars 2022, son employeur a sollicité auprès de l'inspection du travail l'autorisation de le licencier. Par décision du 23 mai 2022, l'inspectrice du travail de la deuxième section de l'unité de contrôle n°1 par intérim des Yvelines a autorisé son licenciement. Il s'agit de la décision dont M. A demande l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe :

2. En premier lieu, il est constant que M. A exerçait son activité sur le site de la société Novarchive Ile-de-France implanté à Rosny-sur-Seine. En vertu de l'arrêté n°2021-25 du 1er avril 2021 publiée le même jour au recueil des actes administratifs de la DRIEETS n°IDF-2021-04-01-00012 du même jour, la décision d'autoriser son licenciement relevait donc de la section 2 de l'unité de contrôle n°1 des Yvelines. Par ailleurs, il ressort de la décision du directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France n°2022-043 du 30 mars 2022 portant affectation des agents de contrôle dans les unités de contrôle et gestion des intérims de la direction départementale de l'emploi, du travail et des solidarités des Yvelines, publiée au recueil des actes administratifs IDF-2022-03-30-00004 du même jour, que la section 2 de l'unité de contrôle n°1 était vacante à la date de la décision attaquée et que l'intérim était assuré notamment par Mme B, inspectrice du travail, chargée du contrôle des établissement d'au moins 50 salariés à l'exception des établissements de la commune de Mantes-la-Jolie. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été signée par une autorité incompétente manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il est constant que M. A a été convoqué par l'inspection du travail le 30 mars 2022 pour une audition fixée au 12 avril 2022 à 15 heures. Le requérant ayant sollicité un report de ce rendez-vous au motif que la personne qui devait l'assister ne pouvait finalement être présente sur ce créneau, il lui a été proposé, par un courriel du 8 avril 2022, d'avancer ce rendez-vous du 12 avril 2022 à 9 heures 30. Par un courriel du 11 avril 2022, M. A a informé l'inspection du travail qu'il souhaitait maintenir le créneau initial. Par suite, le requérant, qui a disposé d'un délai de treize jours entre sa convocation et son audition par l'inspectrice du travail, n'est pas fondé à soutenir que ce délai aurait été insuffisant pour préparer sa défense. Le premier vice de procédure invoqué doit donc être écarté.

4. En troisième lieu, il est constant que M. A a signé une attestation de remise de documents listant l'ensemble des pièces produites par la société Novarchive IDF à l'appui de sa demande de licenciement. Il n'est par suite pas fondé à soutenir que ces pièces ne lui auraient pas été transmises. Le second vice de procédure invoqué doit donc également être écarté.

5. En quatrième lieu, la circonstance que l'inspectrice du travail a indiqué que l'avis du comité social et économique avait été émis lors de la réunion du 9 mars 2022 et non lors de celle du 24 mars 2022 constitue une simple erreur de plume, sans incidence sur la légalité de la décision attaquée.

En ce qui concerne la légalité interne :

S'agissant de la procédure organisée dans l'entreprise préalablement à la saisine de l'inspection du travail :

6. Soulevés à l'appui d'une demande d'annulation d'une autorisation administrative de licenciement, les moyens tirés de ce que la procédure organisée au sein de l'entreprise préalablement à la saisine de l'inspection du travail serait entachée d'irrégularités relèvent de la légalité interne de la décision attaquée.

7. Aux termes de l'article L. 2421-3 du code du travail : " Le licenciement envisagé par l'employeur d'un membre élu à la délégation du personnel au comité social et économique titulaire () est soumis au comité social et économique, qui donne un avis sur le projet de licenciement dans les conditions prévues à la section 3 du chapitre II du titre Ier du livre III. " Saisie par l'employeur d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé, il appartient à l'administration de s'assurer que la procédure de consultation du comité d'entreprise a été régulière. Elle ne peut légalement accorder l'autorisation demandée que si le comité d'entreprise a été mis à même d'émettre son avis en toute connaissance de cause, dans des conditions qui ne sont pas susceptibles d'avoir faussé sa consultation.

8. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. A, à l'instar de l'ensemble des autres membres du comité social et économique, a été convoqué à la réunion du 24 mars 2022 par courriel du 18 mars 2022 et qu'il a également reçu, le 21 mars 2021, par courrier recommandé avec accusé de réception, une convocation à cette même réunion lui indiquant qu'il y sera auditionné par les membre du comité social et économique sur le projet de licenciement envisagé à son encontre.

9. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que, convoqués initialement le 9 mars 2022, les membres du comité économique et social ont estimé qu'ils ne disposaient pas des informations suffisantes pour donner un avis éclairé sur le licenciement de M. A et ont exigé la production des conclusions de l'enquête interne. Ce document ainsi que la note confidentielle concernant le projet de licenciement du requérant leur ont été transmis en même temps que leur convocation, par courriel du 18 mars 2024. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le comité social et économique aurait donné son avis dans ses conditions ayant faussé sa consultation.

S'agissant de la prescription :

10. Aux termes de l'article L. 1332-4 du code du travail : " Aucun fait fautif ne peut donner lieu à lui seul à l'engagement de poursuites disciplinaires au-delà d'un délai de deux mois à compter du jour où l'employeur en a eu connaissance, à moins que ce fait ait donné lieu dans le même délai à l'exercice de poursuites pénales ". Dans le cas où des investigations complémentaires ont été diligentées par l'employeur, elles ne sont de nature à justifier un report du déclenchement de ce délai que si elles sont nécessaires à la connaissance exacte de la réalité de la nature et de l'ampleur des faits reprochés au salarié.

11. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la société Novarchive IDF a eu connaissance du signalement déposé par la collègue de M. A le 16 novembre 2021 à qui était reproché des faits susceptibles d'être qualifiés de harcèlement sexuel. Compte tenu de la nature des faits relatés par l'intéressée et de la nature des élément de preuve dont l'employeur disposait à cette date, ce dernier a pu estimer à juste titre que des investigations complémentaires étaient nécessaires et confier une enquête à un prestataire extérieur en vue d'établir la matérialité des faits. Le cabinet chargé de l'enquête, menée entre le 3 décembre 2021 et le 25 janvier 2022, a remis son rapport le 3 février 2022. Eu égard aux investigations que ce cabinet a diligentées, notamment aux entretiens approfondis qu'il a menés avec la salariée se disant victime des faits reprochés à M. A, avec ce dernier ainsi qu'avec d'autres salariés de la société et compte tenu des éléments précis qui ont été recueillis au cours de l'enquête, l'employeur disposait, à cette date du 3 février 2022, d'une connaissance exacte de la réalité, de la nature et de l'ampleur des faits qu'il a ensuite reprochés à M. A. Le délai de prescription ayant commencé à courir à compter du 3 février 2022, les faits reprochés à M. A n'étaient pas prescrits à la date d'envoi de la convocation à l'entretien préalable, le 17 février 2022. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du délai de prescription ne peut qu'être écarté.

S'agissant du bien-fondé de l'autorisation de licenciement :

12. En vertu des dispositions du code du travail, les salariés légalement investis de fonctions représentatives qui bénéficient, dans l'intérêt des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle, ne peuvent être licenciés qu'avec l'autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, il ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale. Dans le cas où la demande est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables à son contrat de travail et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

13. La société Novarchive Ile-de-France a sollicité l'autorisation de licencier M. A pour motif disciplinaire en invoquant les faits de harcèlement moral qu'il a commis à l'encontre de l'une de ses collègues par ailleurs membre de son syndicat et du comité social et économique ainsi que les intimidations et menaces dont il s'est rendu coupable à l'encontre d'autres collègues, entretenant " un climat malsain et un sentiment d'insécurité dans l'entreprise ". Pour autoriser le licenciement de ce dernier, l'inspectrice du travail a considéré que les faits de harcèlement moral étaient caractérisés, de même que les faits d'intimidations même si elle estime qu'ils ne sont pas suffisants pour caractériser " un climat de terreur ".

14. En premier lieu, en se bornant à verser au dossier une unique attestation rédigée par l'un de ses collègues également délégué syndical et qui a fait par ailleurs l'objet de deux avertissements, entre décembre 2021 et 17 mai 2022, pour avoir proféré des propos menaçants, insultants et diffamatoires à l'encontre de sa hiérarchie et de ses collègues, M. A ne remet pas utilement en cause les accusations de harcèlement moral et d'intimidation qui lui sont reprochés et qui sont attestées tant par la victime, qui rapporte les faits de façon précise et circonstanciée, que par une autre collègue qui a été témoin direct des avances à connotation sexuelle dont il s'est rendu coupable. Le rapport d'enquête et de nombreux témoignages qui y sont annexés rapportent également le climat délétère que le requérant faisait peser sur ses collègues ainsi que l'abattement et le mal-être de la victime depuis ces évènements. Enfin, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'enquête aurait été menée à sa charge dès lors que l'ensemble des personnes dont il a demandé l'audition ont été reçues en entretien par le cabinet externe chargé des investigations. M. A n'est donc pas fondé à soutenir que les faits qui lui sont reprochés ne sont pas matériellement établis et que la décision du 23 mai 2022 serait entachée d'erreur de fait.

15. En deuxième lieu, compte tenu de la gravité des faits qui lui sont reprochés, de l'atteinte portée à la dignité de sa collègue et des répercussions sur l'environnement général de travail, les faits reprochés à M. A revêtent un caractère fautif et un degré de gravité suffisante pour justifier son licenciement.

16. Enfin, aux termes de l'article L. 1226-9 du code du travail : " Au cours des périodes de suspension du contrat de travail, l'employeur ne peut rompre ce dernier que s'il justifie soit d'une faute grave de l'intéressé, soit de son impossibilité de maintenir ce contrat pour un motif étranger à l'accident ou à la maladie ".

17. Si le requérant se prévaut de son congé de maladie suite à l'accident de travail dont il a été victime le 15 avril 2019 pour soutenir que son contrat de travail était suspendu et que son employeur ne pouvait le licencier, il résulte des dispositions citées au point précédent qu'une faute grave peut justifier un licenciement y compris au cours des période de suspension du contrat de travail. Ainsi qu'il a été dit aux points 14 et 15, M. A a commis une faute grave justifiant son licenciement. Le moyen ainsi invoqué ne peut donc qu'être écarté.

S'agissant du lien entre le licenciement et les mandats syndicaux :

18. M. A se prévaut de l'existence d'un lien entre la demande d'autorisation de licenciement et ses mandats. Il ne ressort cependant d'aucune pièce du dossier que ses fonctions représentatives ou son appartenance syndicale auraient contribué à son licenciement qui se fonde sur la gravité des faits de harcèlement, de menaces et d'intimidations proférées à l'encontre de ses collègues. Par suite, le moyen tiré de l'existence d'un lien entre son licenciement et les mandats qu'il détient doit être écarté.

Sur les frais d'instance :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Novarchive Ile-de-France, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par M. A au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. A la somme demandée par la société Novarchive Ile-de-France à ce même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Novarchive Ile-de-France au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à la société Novarchives Ile-de-France et à la ministre du travail et de l'emploi.

Délibéré après l'audience du 14 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Sauvageot, présidente,

- Mme Lutz, première conseillère,

- Mme Degorce, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 novembre 2024.

La rapporteure,

signé

Ch. DegorceLa présidente,

signé

J. Sauvageot

La greffière,

signé

C. Delannoy

La République mande et ordonne à la ministre du travail et de l'emploi en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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